Le calvaire de la classe moyenne

Édito avril 2018

Le calvaire de la classe moyenne

Vous, peuple de la classe moyenne, êtes un heureux accident. Comme un troisième enfant auquel on ne s’attendait pas, mais qui en grandissant est devenu le veau d’or de ses parents, leur amortisseur par gros temps. Pris en sandwich entre les riches, citoyens hors-sol devenus immatériels, et le petit peuple, cette population encroûtée dans une pauvreté extrême, vous êtes une exception miraculeuse. Comme une tulipe poussant sur la fissure d’un macadam, vous vous êtes invités au bal des extrêmes. Coincés entre le repu et l’affamé, vous avez imposé votre médiane, votre juste milieu. Vous vous êtes appliqués à l’école, vous avez obtenu des diplômes, quitté vos classes sociales d’origine, vous avez toutes les raisons du monde d’être fiers. Il eut été raisonnable de vous dorloter, de vous arroser, de faire de votre exception une règle.
Seulement, votre inattendue naissance a fait tilt dans les yeux des gouvernants. À votre corps défendant, vous deveniez la poule aux œufs d’or du système. Vous êtes polis, éduqués, soucieux de paix et de stabilité, on vous décrétera impuissants et fera de vous une vache à lait. Avec votre sueur et vos réveils aux aurores, mais surtout avec les 40% d’impôt sur le revenu que l’on vous extorque, vous casquez pour les lubies fantasques de vos élus, pour les berlines allemandes de vos ministres et les projets somptuaires de vos élites. On fit de vous une vulgaire tirelire. Mais une tirelire qui jamais au grand jamais ne doit avoir conscience ni de son poids ni de sa puissance. Vous êtes nés par surprise, on fera comme si vous étiez prévus. Du coup, les médias et les sophistes organiques parlent de vous à la manière d’une évidence. Vous n’avez pas jailli du néant, non, vous étiez programmés, on vous a pensés, conçus, fabriqués avec pour mission de cracher votre lot de piécettes sonnantes et trébuchantes dans le bac sans fond de la gabegie. A vous seuls, vous comblerez le déficit public, éradiquerez l’endettement, remplirez les caisses noires et produirez de quoi flamber en infrastructures coûteuses ; allez soyons fous, vous financerez même un Mundial. Vous êtes un moteur diesel distillant son lot de kilojoules quotidien pour faire tourner la locomotive Maroc. Vous êtes l’Atlas sur lequel repose l’édifice commun. Et pourtant…
Pourtant vous ne jouissez d’aucune représentation. Personne ne parle en votre nom. Pas un seul parti politique ne défend vos intérêts. Vous tractez le système par votre travail, mais on vous en dénie le mérite et si vous osez faire remarquer que, sans doute, votre statut d’animal de trait est un tantinet injuste, on vous rappelle à l’ordre fissa en stigmatisant votre manque de patriotisme. On vous rappelle votre chance de manger à votre faim dans un pays où 60% de la population vit en situation de «vulnérabilité économique».
Quelle bande de nihilistes vous faites! Pourtant, vous êtes de ceux qui expriment leur amour pour la patrie en s’usant au travail. Votre patriotisme à vous n’est pas clinquant, il est silencieux. Vos révoltes sont intimes, enfouies. Elles se manifestent à l’approche des fins de trimestre, des factures Lydec, Amendis, Redal. Elles convulsent sous le voile de frayeur que vous portez en toute circonstance.
L’avenir vous fait peur et vous vous demandez : dans quoi me suis-je embourbé? Pourquoi n’ai-je tout simplement pas abdiqué avant le bac? Pourquoi m’être donné les moyens de réussir, en bachotant jusqu’au petit matin? Vous auriez pu vous contenter d’un poste de colleur de timbres-poste dans une cellule publique de légalisation. Mais vous avez cédé à cette flammèche d’ambition qui illumine votre for intérieur. C’est cette maudite flammèche qui vous a mené à tout ça. A ce statut d’œuf de Fabergé taxable sur le mode de la «double peine»: retenue à la source et privé médico-scolaire.
On vous a fait croire qu’en persistant, qu’en travaillant dur, qu’en décrochant ce maudit CDI, les portes du bonheur s’ouvriraient devant vous.

Vous étiez parés sur le chemin d’une vie décente, rangée, définitivement à l’abri du besoin et du stress…

C’est là que vous faisiez erreur.
C’est là que le calvaire démarrait.
Accrochez-vous.
Fort.