Dégraisser le mammouth ?

Débat février 2018

Dégraisser le mammouth ?

Le gouvernement s’apprête à revoir de fond en comble le statut général de la fonction publique qui remonte aux premières années de l’indépendance. Les quelques modifications introduites au texte au fil du temps sont insuffisantes. Toutefois, cette réforme risque de se heurter à la résistance des syndicats qui y voient une flexibilisation de la sphère publique. Nous avons demandé à Hajar Makry et Abderrahim Handoufe de nous en décrypter les enjeux.

L’année 2018 marquera le démarrage effectif de la réforme de l’Administration, une réforme plusieurs fois reportée à cause de sa complexité. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?

Hajar Makri: Une forte volonté politique, voilà ce qui a changé. En témoignent les trois discours royaux, le rapport du médiateur, le rapport de la Cour des comptes, le rapport du CESE… qui placent ce projet de réforme parmi les priorités de ce pays. Certes, nous pilotons ce projet et il fait partie des priorités de ce mandat gouvernemental, mais la garantie aujourd’hui c’est la forte volonté de l’État à aller de l’avant avec cette réforme. Il faut dire aussi que nous ne faisons pas exception: toutes les réformes de ce type, qui ont réussi à travers le monde, ont été appuyées par la forte implication de la haute autorité de l’Etat.

«Il faut encourager les gens à aller vers la fonction publique.» Handoufe

Abderrahim Handoufe: Il faut savoir que cette année coïncide avec le 60e anniversaire de la promulgation du Règlement général de l’Administration publique, qui s’inspirait de la réglementation française de l’époque. J’ajoute que toutes les réformes que connaît le Maroc interviennent suite à des crises ou des événements majeurs. Ce sont les conditions politiques qui imposent ces réformes. Aujourd’hui, nous pouvons dire que ce statut n’est pas mauvais dans son ensemble, mais il y a tout de même une multitude d’axes incohérents et dépassés et qui doivent être améliorés. Notamment en matière de salaires.

Justement, qu’est-ce qui rend cette réforme nécessaire?
HM: Le statut actuel de la Fonction publique date des années 50. Il est dans l’incapacité de s’approprier les concepts RH de l’organisation moderne. La formation continue, la gestion prévisionnelle des emplois et compétences, le recrutement, la gestion des potentiels, le turn-over, la motivation, sont des concepts incompatibles avec le statut actuel. Si on doit évoquer le plafond de verre, le Marketing RH, la Génération Y, le Headhunting, là c’est pire encore. Il est rassurant que les grandes écoles de commerce publiques, forment aujourd’hui de jeunes cadres marocains capables de manier ces concepts. Malheureusement, ces derniers sont davantage attirés par le secteur privé qui, lui, a pu se développer et introduire ces pratiques dans son mode de gestion.
AH: Le système actuel, à travers les années, a favorisé certaines catégories au détriment d’autres, instituant de facto une absence d’équité, voire une injustice patente entre les catégories de fonctionnaires. De plus, l’Etat ne fait plus l’effort d’encourager les fonctionnaires à aller travailler dans les zones lointaines; désormais, ils sont forcés à le faire sans contrepartie. Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de réforme, sinon parce que la Fonction publique coûte cher à l’Etat ?! Pour diminuer la masse salariale, l’Etat ne recrute plus, redéploie de plus en plus son personnel et a recours aux contractuels.

«Toutes les réformes que connaît le Maroc interviennent suite à des crises ou des événements majeurs.» Handoufe

Se dirige-t-on vers une flexibilisation de la fonction publique et un recours plus massif aux contractuels ?
AH: C’est malheureusement devenu une réalité. Et le pire, c’est que les salaires des contractuels sont inférieurs aux salaires en vigueur dans la fonction publique. L’avantage de cette situation, c’est que l’Etat va diminuer sa masse salariale. Mais l’absence de stabilité dans la fonction publique aura des répercussions directes sur la qualité du service. Je cite l’exemple de l’enseignement, dans lequel l’Etat ne recrute plus des fonctionnaires mais des académiques. Avec ce type d’actions, nous tendons vers la précarité de l’Administration, tout en diminuant la qualité du service dans les secteurs de l’enseignement, la santé, la justice… Je pense également que la réforme n’est pas basée sur des objectifs et des délais précis. Il s’agit davantage d’actions indépendantes les unes des autres.
HM: Les remarques de M. Handoufe concernent le passé: notre projet n’a pas encore dépassé les 7 mois et il est cadré, comme je l’ai dit, par une forte motivation de priorisation de cette réforme et par une vision stratégique bien définie dans le temps, renforcée par des outils de contrôle et d’audit. Parallèlement aux mesures prioritaires qui ont été mises en place, nous avons pu développer une approche innovante de la réforme de l’administration. Une approche intégrée visant quatre transformations majeures de gestion organisationnelle, numérique et déontologique. Au-delà de toute polémique, ce projet de réforme tend plus vers un nouveau système d’évaluation de compétences, une nouvelle vision de gestion de carrière, une justice salariale, une réconciliation entre le citoyen et l’Administration, des procédures simplifiées, un accueil de qualité et réactif. Nous nous dirigeons vers une administration performante, efficace, créatrice de valeur et non une administration consommatrice de valeur. Pourquoi cela ? Parce que ce n’est plus un choix. Le Maroc est un pays émergent et l’Administration publique doit être un appui à ce développement et non un handicap.

«l’Administration publique doit être un appui au développement et non un handicap.» Makry

Quelles sont les nouveautés qu’apportera ce statut ?
HM: À ce stade il est difficile d’en parler. C’est vrai que nous avons notre vision par rapport à la réforme du statut, mais nous avons décidé d’écouter d’abord les fonctionnaires. Nous pensons que le changement doit se faire avec eux et pour eux. Vous pouvez toucher de près cette approche à travers l’enquête quantitative que nous avons lancée sur le portail du ministère et qui a connu jusqu’à aujourd’hui la participation de plus de 10.000 fonctionnaires. Cette enquête sera suivie d’un forum national de la haute fonction publique auquel participeront plus de 600 hauts fonctionnaires. Notre vision est claire, elle est ambitieuse mais elle ne peut se faire sans l’implication des concernés…
AH: A l’UMT, nous aspirons à une véritable justice salariale entre les fonctionnaires. Nous portons une nouvelle conception, à savoir la prise en compte non seulement du grade et de l’échelle, mais aussi des compétences, de l’expérience, de la performance, des efforts consentis, des responsabilités et des risques, ainsi que les conditions de travail. Le renforcement de l’équité et de la transparence jouera un rôle primordial dansla réussite de cette réforme, tout comme le rétablissement du sens et de la prééminence du salaire dans la rémunération des fonctionnaires civils.

Comment redynamiser le rôle de l’administration publique en tant qu’acteur économique et social et en tant que prestataire de services?
HM: L’Administration est le premier lieu de contact des MEM (Marocains Entrepreneurs du Monde) et autres investisseurs. Pour un pays émergent comme le Maroc et économiquement ambitieux, l’Administration n’a plus le droit d’être le premier handicap et obstacle aux projets d’investissement. Elle doit assumer son rôle de facilitateur administratif au processus de création d’entreprise, à travers la simplification des procédures, le guichet unique etc. Elle doit se joindre à cette dynamique d’innovation de service que connait le monde en facilitant les procédures aux citoyens, en renforçant le projet de la digitalisation, en garantissant plus de transparence.
AH: Il faut savoir que le secteur public joue un grand rôle dans le développement de l’économie nationale et ne peut être remplacé par le secteur privé dans certaines fonctions. Il connaît certainement plusieurs dysfonctionnements qu’il faut corriger. Il faut à ce titre moderniser l’Administration, alléger les procédures et les digitaliser. Il faut aussi que les responsables rendent compte de leurs réalisations. Il faut revoir le statut de la fonction publique, mais pas dans le sens de remplacer la stabilité par la précarité. Bref, il faut encourager les gens à aller vers la fonction publique et donc améliorer leur confiance en elle. Mais il faudrait surtout un dialogue social avec les différentes parties prenantes.

Les débatteurs
Hajar Makry
AM: conseillère du ministre de la Réforme de l’Administration et de la Fonction publique, chargée également de la Communication et la Coopération, Hajar Makry croit dur comme fer en la réussite de la réforme administrative.
Abderrahim Handoufe
AH: Enseignant chercheur, ingénieur agronome et responsable syndical à l’Union marocaine du travail (UMT), Abderrahim Handoufe espère que la réforme ne se fera pas au détriment des fonctionnaires.