Sale temps pour les CRI

Débat janvier 2018

Sale temps pour les CRI

Véritables catalyseurs d’investissements ou énième rouage administratif charriant son lot de procédures stériles? Alors qu’ils sifflent leur 15ème bougie, les CRI sont au cœur de la tourmente. Epinglés par la Cour des comptes, leur sort sera décidé au sein d’une commission créée par le chef du gouvernement. Survivront-ils au verdict des fins limiers de Jettou? Empièteront-ils sur le périmètre de l’AMDIE? Hicham Benssaid Alaoui et Ahmed Azirar nous ont aidés à mieux comprendre.

Quelles sont les insuffisances du modèle actuel des CRI?
Ahmed Azirar: Dans les années 2000 est née la nécessité de la création d’un guichet unique, découlant du choix des autorités de responsabiliser des centres administratifs quant à la dynamisation de l’investissement privé. Or, les cahiers de charges initiaux n’ont pas été respectés. Pis, aucune stratégie de départ n’a pas été mise en place. De plus, les efforts de suivi et d’évaluation ont fait défaut. Résultat: une dilution totale de la responsabilité. Sans parler de l’absence d’évaluation systématique des réalisations. Sur le terrain, les CRI aident peu à la création d’entreprises à forte valeur ajoutée, dans des secteurs comme l’industrie ou les services. Par la force des choses, ces centres se sont spécialisés dans les activations à échelle réduite, notamment au profit des petits commerces. Cette limitation du champ d’intervention s’explique par la non-maîtrise de l’ensemble de la chaîne décisionnelle.

«Les délais ont été significativement réduits et les procédures sont devenues moins complexes», Alaoui

Hicham Bensaid Alaoui: Le Doing Business classe le Maroc au 69ème rang mondial, et sur le volet de «création d’entreprises», nous sommes 35ème. Par conséquent, il ne faudrait pas faire de faux procès aux CRI. En gros, il a été demandé à ces derniers de faciliter l’acte d’investir, d’encourager la création d’entreprises, le tout à travers un guichet unique. En explorant les composantes du Doing Business en termes de création d’entreprises, nous constatons que les délais ont été significativement réduits et les procédures sont devenues moins complexes. Or, les CRI ont-ils fait bénéficier les entreprises activées d’un pool d’experts comptables ou encore d’avocats pro-bono? Y a-t-il eu des conventions spécifiques signées avec l’Anapec pour aiguiller des diplômés compétents vers les entités nouvellement créées? Côté chiffres, je dirais que la mission des CRI est totalement réussie. Sur le fond, je n’irais pas jusqu’à qualifier leur action d’échec. Car la pérennisation de l’acte d’investissement ne faisait pas partie de leurs missions premières. Leur portée était principalement cosmétique. En effet, l’Etat a poussé vers l’entrepreunariat un certain nombre de structures fragiles par leur business modèle, leur structure financière et leurs fonds propres. D’où le nombre de défaillances qui s’en sont suivies et qui ne cessent d’augmenter. Les CRI avaient pour mission de délivrer des certificats négatifs, point barre. Lorsque le cas d’un dossier de constitution d’entreprise s’avérait complexe, il était presque systématiquement transféré à Rabat.

Pourquoi les CRI ont-ils échoué à doper l’investissement privé?
AA: Les CRI ont failli à leur mission à cause, notamment, du manque de ressources humaines. Souvent, ils ne possèdent pas l’expertise nécessaire pour  évaluer l’intérêt de procéder à la création, ou non, d’une entreprise. Mon souci avec les CRI, c’est leur incapacité à accumuler et à capitaliser sur les connaissances des particularités régionales. La majorité de ces centres ne disposent même pas d’une base de données consultable sur le tissu entrepreneurial des régions ou des collectivités qui entrent dans leur périmètre.

«Je ne comprends pas le procès intenté aux CRI», Alaoui

HBA: S’il faut revenir sur la gouvernance de l’ensemble du pays, je dirais que nous ne sommes pas dans une logique américaine basée sur la main invisible du marché. Nous ne sommes pas non plus dans un modèle communiste où tout est normé. Nous sommes dans un modèle francophone plutôt hybride, caractérisé par l’interventionnisme de l’Etat, mais avec une certaine liberté  accordée à l’acte d’entreprendre. C’est pour cela que je ne comprends pas le procès intenté aux CRI. Ces derniers n’ont pas vocation à révolutionner l’état d’esprit de l’entrepreneur marocain. Or, on leur demande tout à coup de centraliser l’investissement et de jouer le rôle de facilitateur du monde des affaires dans sa relation avec l’Etat. Ce qui engendre un effet de course néfaste aux chiffres. Or, combien d’entreprises créées ont mis la clé sous la porte? Combien d’entreprises ont véritablement activé leur business?

Comment les CRI s’imbriquent-ils dans la régionalisation avancée?
HBA: La régionalisation avancée ressemble davantage à un vœu pieux qu’à un chantier potentiellement traduisible dans la réalité. Concrétiser cette vision suppose l’existence d’élus d’un niveau d’éducation décent, la création d’un écosystème public pouvant tirer le privé vers le haut et la multiplication des incitations fiscales…Toutes choses qui nous font hélas défaut.
AA: Il faudra, de toutes les manières, faire évoluer le modèle des CRI dans le contexte de la régionalisation. La chefferie du gouvernement devrait faire en sorte que l’exécutif régional représenté par les CRI, soit doté d’un pouvoir économique réel, à même de coordonner entre les différentes sphères d’action. J’estime pour ma part que le Parlement ne joue pas son rôle en matière de suivi des politiques d’investissement. En général, la stratégie de développement d’un pays est fortement liée à la solidité du politique, lequel devrait avoir une vision bien définie. Les CRI doivent jouer le rôle de pourvoyeur de données chiffrées sur les régions au profit des décideurs communaux et régionaux qui sont les premiers concernés par le développement de l’investissement privé dans territoire.   

Les débatteurs
Hicham Bensaid Alaoui:
Directeur des Risques de l’information, des sinistres et du contentieux chez le Cabinet Euler Hermes Acmar, Bensaid est un observateur averti du monde de l’entreprise et des mécanismes d’investissement.
Ahmed Azirar:
Professeur d’enseignement supérieur à l’ISCAE, expert en commerce international et fondateur de l’Association marocaine des économistes d’entreprise, Azirar développe une grande connaissance de l’économie nationale.

Quel nouveau Modèle pour ces centres?
HBA: Le CRI est indissociable des régions, lesquelles gèlent 3% du PIB en dépenses d’investissement non réalisées. Soit ils ne savent pas placer cet argent, soit ils refusent de le faire. Peur de la sanction ? Peur de la Cour des comptes ? Les raisons sont multiples. Si nous sommes dans un schéma où les élus sont dépossédés de la capacité de décider et donc de consolider l’investissement privé, leurs performances sont condamnées d’avance. De plus, aujourd’hui, les CRI me paraissent être davantage dans la réaction que dans l’anticipation. Leur contrat-objectif est flou. Il leur manque une stratégie, une vision et une diversification.
AA: En tout cas, la mise en place des CRI a été une très bonne initiative qui a donné ses fruits. Toutefois, à ma connaissance, il n’y a jamais eu d’analyse profonde du bilan de ces derniers. Cela doit se faire afin de capitaliser sur l’historique et améliorer le futur. Il faut aller rétablir un climat de confiance pour espérer attirer l’investissement privé. Le tout dans une logique d’intelligence économique. Par ailleurs, force est d’ancrer dans les esprits la notion de travail collectif. Simple exemple dans ce sens: la majorité des régions a concocté son plan de développement dans une logique de silo, sans jamais, ou très rarement, se concerter avec les entreprises locales, véritables pivots de la création d’emploi.

«On ne règle pas des problèmes majeurs avec des commissions», Azirar

Pensez-vous que la commission lancée par El Othmani pourra régénérer les CRI pour davantage d’efficacité?
HBA: On ne règle pas des problèmes majeurs avec des commissions. Qu’est-ce qu’elles sont censées activer? Une loi déjà existante? Un business modèle déjà en place? Cette commission, à mon humble avis, est symptomatique d’un aveu de faiblesse.
AA: Les commissions ne règlent rien. Ce sont toujours les mêmes personnes qui y siègent. Du coup, ce sont les mêmes idées qui en sortent.