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Mohamed Ennaji

Interview janvier 2018

Mohamed Ennaji

Professeur universitaire pluridisciplinaire, Mohammed Ennaji dissèque les anomalies institutionnelles et économiques du pays. Clinique et sans concessions!

Vous êtes connu dernièrement sur les réseaux sociaux pour votre franc-parler et vos critiques cinglantes du Makhzen et des politiques générales de l’Etat. Mais vous n’avez pas toujours été ainsi. Pourquoi cet aggiornamento, pour ne pas dire ce revirement de cap?
Ce n’est pas pour en tirer une quelconque gloire, mais il en a toujours été ainsi. Je crois que la confusion provient du fait que j’ai côtoyé à certains moments de mon itinéraire des hommes du pouvoir dont des conseillers royaux. Mais ces contacts s’inscrivaient dans le cadre d’entreprises culturelles dont je me réjouis et dont je n’ai pas à me plaindre, bien au contraire. Je n’ai jamais franchi cependant les frontières menant de cet univers culturel au politique, je n’étais pas fait pour ça, notamment à cause de mon franc-parler. Ce qui a  changé à présent, c’est que je suis plus en retrait comme observateur et que je me retrouve, avec les réseaux sociaux et certains de mes livres, embarqué dans une entreprise critique continue, je suis mieux l’actualité en intellectuel totalement libre; je me pense ainsi. Ce qui m’importe, à vrai dire, à présent c’est l’intelligence du pouvoir et de la société, dont je suis en quête dans mes livres.

On parle souvent de crise des élites est-ce que vous partagez ce constat?
Crise des élites politiquement et culturellement novatrices, oui, sans conteste oui. Le pouvoir, à vrai dire, est parvenu à briser l’épine dorsale d’une société en mouvement, en sapant la base de production d’une élite au moins subversive et critique. L’élite en place est castrée, aseptisée, elle sert les intérêts économiques et politiques du pouvoir. Il y a depuis quelques décennies avec la crise de l’école un verrouillage de la production des élites en dehors de celles formatées pour servir les pouvoirs en place. Il en ressort que la culture est au plus bas. La production culturelle des années soixante-dix est de loin meilleure en qualité que ce qui se voit aujourd’hui malgré le nombre des universités, c’est bien triste.


Vous avez enseigné à la faculté marocaine pendant très longtemps. Est-ce que vous vous joignez au mouvement d’attaque généralisé contre le niveau de l’école public?
Sans exagération, l’école est minutieusement détruite dans le but précis et calculé de bâillonner une société, de la priver de penser son avenir. L’université, qui croupit dans une véritable misère scientifique et culturelle, n’est que le prolongement de l’école primaire et secondaire. Pour vous épargner de longs développements, je me limite juste à un exemple: toutes les revues qui comptent et qui étaient des supports d’un débat de fond ne sont plus, dont on peut au moins citer Lamalif, le Bulletin économique et social. Les revues universitaires ont vu leur niveau dégringoler: Hespéris Tamuda, la Revue de Géographie, et j’en passe. Il n’y a quasiment plus de champ académique debout comme espace de débat et de création. Il y a un retour en arrière culturel indiscutable quoi qu’on en dise. L’ère des  charlatans et des  courtisans est grande ouverte. Les écrans officiels tentent de meubler pitoyablement le vide effrayant que les pouvoirs en place ont institué. 

Les sanctions prises récemment à l’encontre d’abord des ministres, ensuite du wali et de nombreux agents d’autorité, peuvent-elles moraliser la gouvernance administrative?
On ne peut pas nier catégoriquement que de telles sanctions n’aient rien de positif sur le plan de la gouvernance administrative. Elles ont un aspect positif certain et ne manqueront pas d’avoir des retombées sur la relation du citoyen avec l’agent d’autorité, qui ne peut plus se barricader derrière l’impunité en qualité de représentant intouchable des plus hautes autorités. Il y a, cependant, dans ces mesures, quelque chose d’embarrassant: on n’en  saisit pas clairement la logique, la cohérence, parce qu’elles ne sont pas formellement explicitées, argumentées, parce qu’elles n’obéissent pas à une procédure administrative dûment établie avec ses règles et ses sanctions. Elles ne sont pas non plus le produit d’une approche démocratique où le citoyen pourrait, par le biais de ses représentants ou d’autres canaux, faire entendre sa voix sur le sujet jusqu’à pointer du doigt  qui est coupable envers lui et de quoi.

Dans quelle logique s’inscrivent-elles alors?
Elles s’inscrivent dans la logique interne à la pyramide du pouvoir elle-même et les messages dont fait part à l’occasion celui-ci. Même si elles constituent indirectement une réponse à la contestation qui les a, par le biais d’un détour, «imposées», le pouvoir entend garder la main dessus et le faire savoir. Il procède alors comme ça lui convient dans le cadre de ce qu’il juge être la bonne gouvernance. C’est ce qu’inspire en tout cas sa démarche. Il en revendique la genèse que lui octroie son aptitude à gouverner sagement. Tout cela se passe évidemment dans le non-dit.

Ça renforce donc le pouvoir?!
Le Makhzen, dirait l’autre, sans être entièrement dans le tort, en sort renforcé, du moins dans le court terme. La contestation de la rue lui offre l’opportunité de raffermir son autorité sur ses agents qui ne relèvent dès lors que de son bon vouloir. Sous entendu: c’est une affaire entre eux et lui, la rue n’y serait pour rien. Ainsi, le pouvoir ne fait pas de concessions sur sa gestion interne.

Ce n’est pas nouveau…
La nouveauté, le gain qu’engrange la contestation c’est que l’appareil d’Etat n’est plus solidaire en bloc, ce qui est une nouveauté. Il y a une disjonction de ses niveaux dont les plus fragiles ne sont plus hors d’atteinte. Pire, ils sont sacrifiés. Le ciment qui unit les différents niveaux de l’appareil d’État se dissout sous la pression d’une rue qui change et prend conscience de ses droits. C’est un progrès considérable en réalité qui dénote les côtés fragiles du pouvoir dont le plus haut niveau, le «noyau», sauve sa mise en livrant ses serviteurs en pâture à la vindicte publique. Il y a là, il faut le reconnaître, un virage dans la nature du rapport de force entre l’Etat et la population, virage déjà perceptible dans les résultats des dernières élections.

Est-ce que ça ne risque pas d’éloigner encore plus les gens intègres et compétents de la haute administration de crainte de se voir trainer dans la boue sur la place publique?
Je ne crois pas que l’intégrité soit le souci primordial du pouvoir, mais plutôt la fidélité et la soumission sans faille, «assam3ou wa’tta3a». Aussi ce n’est pas sous cet angle que la question me paraît révélatrice des mécanismes en place. Le problème de fond reste la procédure, la logique menant à la destitution, et dont devait être averti préalablement le serviteur. Autrement dit, le problème réside dans des règles du jeu claires pour les différentes parties en cause.

C’est-à-dire?
Le mode d’action choisi en l’occurrence est difficile à comprendre si nous demeurons enfermés dans la représentation d’un Etat strictement moderne, en rupture totale avec le passé proche. En vérité, nous ne sommes pas loin, précisément dans ce cas de figure, des anciennes procédures makhzéniennes où l’humeur du Sultan et des grands vizirs donne le ton. Il y a là une sorte de résurgence qui fait surface afin de pallier le manque de réactivité d’un Etat moderne peinant à sortir de son cocon pour adopter un mode nouveau de régulation politique et sociale. La fragilité du statut du serviteur donne d’une certaine façon à ce dernier une idée sur sa proximité, une sorte de goût délicieusement amer de son importance, dans les hauteurs le ravin est tout proche, c’est un risque à courir. Le serviteur proche du centre gagne en importance mais se révèle fragile parce qu’il ne dépend que du bon vouloir du maître. Dans le cas qui nous intéresse, le conseiller royal est proche du roi, le ministre du roi et du conseiller royal, le gouverneur du ministre, le caïd du gouverneur, le schéma se reproduit ainsi même si le centre change.

Cela rend-il compte de la coexistence de deux systèmes distincts?
La monarchie en transition use de registres relevant du moderne et du traditionnel, même si ce dernier est drapé dans un discours consensuel. Il y a ainsi une logique où deux systèmes s’articulent, où, comme on dit, le mort saisit le vif. A cela s’ajoute le fait que la foule raffole des lynchages, des exécutions publiques, et ce qui se passe avec les ministres et autres agents en relève symboliquement: faire plaisir à la foule, la satisfaire est une réponse à la rue sur un mode ancien mais toujours utile. D’autre part, si on regarde de plus près la pyramide du pouvoir, l’organisation de l’Etat, l’actuelle hiérarchie de l’appareil qui est étendue à sa base devient filiforme à son niveau supérieur, décisionnel, dit autrement «mono canal», ce qui favorise le recours aux pratiques sultaniennes d’un autre temps. La solitude du chef  dans les hauteurs du pouvoir accule celui-ci à répondre de cette manière en raison de l’incapacité des institutions dont saute aux yeux alors la vacuité.

Sommes-nous condamnés à avoir des gouvernements faibles face aux logiques du pouvoir?
Absolument pas. Le changement intervenu dans la population avec la prédominance croissante de la population urbaine et la montée de la conscience politique a modifié pour ne pas dire bouleversé les rapports de force. Le pouvoir n’est plus en mesure de maîtriser le processus électoral comme il l’entend, plus comme avant en tout cas. Les campagnes elles-mêmes, dont il était le maître absolu,  se vident progressivement et changent de mentalités sous l’effet de la mondialisation, de l’émigration et des réseaux sociaux. Le contrôle de ces espaces ruraux passe obligatoirement par la mobilisation des notables et des agents d’autorité dans les campagnes et par la distribution généreuse d’argent. L’expérience du PAM le montre à suffisance qui s’est révélée plus un gaspillage qu’autre chose. Et même avec cette pression multiforme, le PJD a réussi à briser le monopole de l’État sur les urnes. Le plus important évidemment ce n’est pas le PJD mais la part de la population qui a modifié l’état des lieux, une population urbaine dont il est difficile de contrôler les voix. Avec une attitude plus responsable et plus courageuse du PJD, les choses auraient sans doute évolué autrement et montré l’étendue du changement. Mais ce parti n’a pas le défi dans le sang malgré les épouvantails qu’il agite. Le sort qu’il a réservé à Benkirane en est une parfaite illustration. De toute façon, les acteurs politiques en place, toutes tendances confondues, ont peur d’un inconnu qui leur sert en fait d’alibi.

Que signifie justement l’élection d’El Othmani comme SG du parti? Est-ce que vous rejoignez ceux qui parlent de «ta7akkoum» et d’immixtion dans les affaires internes des partis?
Certes l’intervention des pouvoirs publics saute aux yeux, mais elle est loin de répondre à votre question. L’invoquer constamment en deus-ex-machina est un peu usé et ne suffit pas à rendre compte des rôles respectifs des différents acteurs. Le pouvoir ne suffit plus à expliquer à lui seul ce qui se passe; il semble dépassé sur certains plans.
Le sens de l’élection d’El Othmani est plus profond et relève de l’évolution de la société. Son élection s’est opérée démocratiquement dans les instances du parti. Benkirane n’a pas pris suffisamment la mesure de la nature de son parti. Le PJD a surfé sur la volonté de changement de la population urbaine, mais il s’est révélé en deçà des attentes de celle-ci. C’est la nature petite bourgeoise du PJD qui explique ce résultat, nous sommes en présence de petits notables en mal de mobilité sociale en dehors des partis existants qui ont fermé les portes depuis longtemps au sang nouveau.

Quid du discours religieux et moralisateur?
Celui-ci s’est avéré le moyen efficace pour appâter l’électorat. Mais il n’y a pas de projet cohérent de changement sinon une dénonciation de la corruption et du «tahakkum». Ce parti est le produit de la nouvelle école décérébrée, avec un discours simple et sans projet consistant. Le bras de fer avec le pouvoir agité, de façon maladroite par ailleurs, par Benkirane n’est pas du goût des nouveaux notables du parti qui ont fait pencher la balance au profit d’El Othmani. La structure interne et la nature sociale du PJD sont les grands responsables des choix intervenus dans ce parti.

Maintenant que, selon vous, le PJD s’est «makhzénisé», quelle autre courant ou formation politique est représentatif des intérêts populaires?
La question relève plus de la prospective que de l’actualité. Je crois fermement que sans une école nationale et patriotique de haut niveau, ouverte aux franges majoritaires de la population, l’éventualité d’un parti populaire puissant est exclue.

La scission théorique du PJD, entre les partisans du clan des ministres et celui de Benkirane, peut-elle se traduire en perte d’électeurs?
La perte d’électeurs est déjà sensible dans les élections partielles. Au-delà des divergences entre les factions, Benkirane est de loin la locomotive électorale de ce parti. Sans lui, la perte d’électeurs peut s’avérer fatale pour le PJD.

Que pensez-vous du déroulement du procès des membres du «7irak»?
Le pouvoir prend son temps, il étouffe à petit feu la contestation en l’épuisant comme une sorte d’animal blessé qu’on laisse saigner pour lui faire perdre sa vitalité. Le plus difficile pour lui à gérer a été le temps de la répression violente et des arrestations. Passé ce temps-là il tempère. Il destitue pour occuper la scène et faire oublier les militants emprisonnés. Je pense qu’il vide la contestation de sa substance en en disjoignant les composantes, en isolant les dirigeants. Avec le temps la nature et les ressorts de la contestation ne sont plus aussi clairs qu’au départ. Ceci dit il est évident que le pouvoir n’arrive pas à trouver la solution idoine pour en finir, il entremêle les cartes comme une sorte de prestidigitateur mais sans rien sortir de définitif de son chapeau. Il bénéficie de l’absence d’organisations capables de fructifier politiquement le «7irak», mais en même temps il souffre de leur absence comme forces tampons ce qui le réduit à faire face seul à la rue.
Certains observateurs estiment qu’une grâce collective, à l’issue du verdict, permettrait d’apaiser les tensions, votre avis.
A l’issue du verdict, ce serait tout bénéfice pour le pouvoir et pour le monarque en personne qui aura puni autour de lui pour faire preuve de son intelligence de la situation tout en ayant donné une leçon aux contestataires. Ce serait la solution la plus sage en termes d’efficacité politique.

La légitimité des corps intermédiaires a été sérieusement entamée. Est-ce que vous partagez ce constat?
La question est plus la faiblesse de ces corps intermédiaires en question que leur légitimité. Il y a un vide qui se creuse entre le monarque et la rue. Les élus PAM sont pour leur part discrédités en raison de leurs résultats douteux, le PJD sombre dans ses propres problèmes et dans le revirement d’une partie de sa direction, et de toute façon il n’ose pas prendre en mains la gestion d’un tel conflit qui risque de souligner ses capacités. Les activistes s’en retrouvent «nus» dans leur mode de contestation comme dans la gestion de leur emprisonnement, de leur martyre. La contestation de nos jours au Maroc est quasiment livrée à elle-même, depuis le 20 février elle ne parvient pas à engendrer des organisations en mesure de la représenter, comme elle n’arrive pas à produire un discours qui tienne la route et aboutisse  à un projet d’avenir. La contestation se limite à la rue sans aller au-delà dans la réflexion, l’organisation et la consolidation de ses bases. Il y a là une stérilité évidente, les cris ne sont pas les signaux d’un enfantement mais ceux d’une détresse.

On parle d’un nouveau modèle économique pour le Maroc, l’ancien a-t-il vraiment fait son temps?
Excusez-moi mais je ne vois vraiment pas de modèle en place. Il y a évidemment un modèle basé sur l’appropriation privée des biens mais il est loin d’être libéral si l’on s’attache à donner à ce concept sa charge historique. A mon sens, le modèle en place est plus un modèle transitoire d’accumulation primitive où les groupes dominants assurent leur mainmise «légale» sur les moyens de production en recourant à leur domination de l’appareil d’Etat. C’est la différence majeure avec le libéralisme où l’instance économique est dominante et impose les règles du jeu. Au Maroc, c’est le contrôle du pouvoir politique qui assure la mainmise sur l’économie qui n’est pas aussi libre qu’il paraît. C’est pourquoi la démocratie et une véritable alternance politique (alternance de pouvoir) n’est pas pour demain, il reste encore du pain sur la planche.

Quelle seraient les grandes lignes d’un nouveau  modèle?
Le modèle actuel a encore de l’avenir. Mais disons que le modèle approprié en termes d’efficacité peut être inspiré par les pays d’Asie qui sont en plein boum. Il se résume en quelques mots : un pouvoir patriotique soucieux du progrès du pays et du bien-être de la population, un projet social cohérent, une éducation de masse de grande qualité pour disposer de l’élite nécessaire. L’éducation est la clé et en elle on retrouve la volonté déterminée d’un pays à sortir du retard. Pas besoin d’un dessin pour vous dire combien nous en sommes loin.

Une des insuffisances du modèle actuel est la faible propension qu’ont les opérateurs privés à investir, à créer de la valeur et de l’emploi. Est-ce que vous partagez ce constat?
D’abord nous vivons dans le cadre d’un marché mondial où l’investissement doit prendre en compte les coûts comparatifs au niveau international, ce qui laisse supposer beaucoup de craintes à investir dans l’industrie où les économies d’échelles disponibles ailleurs font d’un tel investissement une aventure dans une économie ouverte. À côté de cela, j’ai bien précisé que la solution de l’investissement réside chez nous dans la maîtrise du pouvoir politique qui assure une place de choix à ceux qui en disposent. Il ne reste pour l’entreprise privée libre et indépendante politiquement que des miettes.
Au moment où de grandes annonces sont faites en termes d’écosystèmes industriels, et notamment automobile, l’économie marocaine détruit des emplois (32.000 en 2016).

Sommes-nous devant des effets d’annonce?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, l’objectif est-il vraiment l’emploi?

Que pensez-vous de cette notion de capital immatériel?
C’est presque indécent à mon sens de l’invoquer quand on voit le massacre de l’école et l’obstruction de l’avenir de la plus grande partie de la jeunesse marocaine. Le savoir, la culture sont dévalorisés, je ne comprends pas dès lors le bruit fait autour de cette notion, peut-être pour détourner l’attention de la mainmise des groupes dominants sur l’essentiel des richesses du pays.

Quid de la politique africaine du Maroc. La stratégie de la chaise vide a laissé place à un dynamisme inédit, cette méthode portera-t-elle ses fruits?
On ne peut que s’en féliciter, on ne peut pas tourner le dos à notre propre continent quand de grandes puissances comme la Chine en font un objectif. Politiquement ce fut une erreur de s’en détourner évidemment.

Restons en Afrique, des voix se sont élevés pour dire que cette conquête à coups d’investissements massifs priverait le Maroc de capitaux nécessaires à son émergence. Où vous situez-vous par rapport à cette question?
Là se pose une question majeure: l’Afrique au profit de qui et pourquoi? Est-ce pour l’intérêt de tout un pays ou de quelques entreprises qui élargissent leur champ d’action et fructifient au mieux leurs investissements tout en bénéficiant des moyens de l’État pour se faire une place. 

Sur un autre registre, l’été dernier, une jeune fille s’est faite violenter dans un bus au su et au vu de tous or, aucune loi n’est venue punir le harcèlement de rue, fléau invasif chez nous. Le politique a-t-il abandonné le sociétal?
Il faut le crier haut et fort: nous sommes handicapés sur ce plan par notre culture et nos croyances. La femme est dans les mentalités -mêmes féminines parfois- un être trouble et inférieur. Elle est la tentatrice dont il faut veiller sur les ardeurs en l’enchaînant dans son voile -visible ou invisible-. Aussi la perception du harcèlement n’est pas claire dans les mentalités: qui harcèle qui? Qui provoque qui? Il nous faudra oser nous attaquer aux fondements de notre représentation de la femme, arrêter de dire que notre religion a révolutionné le statut de la femme, a libéré celle-ci, c’est faux, archifaux, c’est bien le contraire qui est vrai. L’égalité passe par la reconnaissance de cette réalité. Dès lors le traitement de la question du harcèlement en deviendra plus clair. En arriver à des viols en pleine rue, dans un bus, comme  dans une sorte de procession: c’est un rappel à l’ordre violent pour qui veut entendre.

Quelle place pour le progressisme alors que l’on assiste à une montée en puissance des courants conservateurs voire radicaux?
La notion de progrès fait réfléchir. Qui parle de progrès? La comptabilité nationale l’évalue en termes quantitatifs: PIB, PIB par tête… Mais ça s’arrête là. Les citoyens ne l’envisagent que sous l’angle qui les touche, l’angle palpable: le revenu, l’éducation, la santé, la culture. Les acteurs politiques adoptent le discours vague autour de la démocratie et ont recours aux slogans mobilisateurs tels la lutte contre la corruption, la moralisation de la vie publique, la gouvernance.
La notion de progrès s’inscrit dans une approche patriotique soucieuse de l’avancée d’un pays et ne peut donc être envisagée que dans le cadre d’un projet global où l’économie, la société et la culture occupent une place de choix. C’est une notion d’élite qui ne semble pas préoccuper grand monde à présent.

…Ce qui a profité aux islamistes?
Les islamistes ont trouvé leur compte dans ce contexte de cafouillage où de véritables partis de progrès n’existent pas, ils mobilisent alors plus facilement les foules autour de la corruption, du détournement, de la moralité et évidemment tout ça saupoudré de sacré. A remarquer dans les faits que le PJD par exemple a pris ses distances des portefeuilles de l’éducation, de la santé et de la culture, ce qui est assez éloquent quant à son approche du progrès.