Vous avez dit nouveau modèle économique ?

Débat décembre 2017

Vous avez dit nouveau modèle économique ?

Le modèle économique actuel n’a jamais vraiment été pensé. Il s’est formé par sédimentation de politiques publiques, sans véritable cap. Le Roi lui-même en a acté la péremption. Mais comment en est-on arrivés là? A-t-on trop investi dans les infrastructures au sacrifice du capital immatériel? Yasser Tamsamani et Mourad Bachir El Bouhali, deux experts économistes répondent à ces interrogations tout en proposant un nouveau modèle de développement.

Comment jugez-vous le modèle économique actuel? Quelles en sont les limites?
Yasser Tamsamani : La réflexion sur ce sujet date d’il y a plus de cinq ans. En fait, le constat est bien établi dans la durée. Je cite le cas d’un indicateur qui est malheureusement très peu commenté au Maroc, celui du développement humain (IDH). Le Maroc est  classé 123ème sur 188 pays. Cet indicateur est important et fondé théoriquement. J’en parle car je pense qu’au Maroc la priorité est donnée au Doing Business. C’est certes un indicateur utile, mais qui reste limitatif. En fait, l’IDH est plus puissant dans le sens où il arrive à allier création de richesse, évolution du PIB en parité du pouvoir d’achat et les aspects d’égalité des chances en termes d’éducation et de santé. Pour moi, il représente une mesure globale de la performance d’un modèle de développement. De fait, si nous prenons le taux de croissance entre 2000 et 2009, celui-ci était de 4,8% en moyenne annuelle. Entre 2010 et 2016, il est tombé à une moyenne de 3,6%. Sur cette dernière période, l’IDH a à peine gagné quatre points alors qu’au niveau du Doing Business, le Maroc a grimpé d’une soixantaine de places. Ceci montre que le modèle marocain est en train de s’essouffler. Avec une moyenne de croissance annuelle de 4%, le pays serait incapable de résorber le stock de chômage. Au rythme actuel, il nous faut 10 ans pour faire baisser le taux de chômage d’un point et le faire ainsi passer de 9,7% à 8,7%, sachant que le taux d’activité au Maroc est trop faible, se fixant à 47%. Donc, nous avons un modèle économique qui découle d’un modèle de développement qui montre ses limites. A cela s’ajoute la soutenabilité de la dette nationale.

«Le Marocain est un rentier par nature, il n’a jamais pris de risque et n’aime pas financer le risque. Il est d’une prudence totale», El Bouhali

Mourad Bachir El Bouhali : Je ne suis pas sûr que le Maroc ait élaboré un vrai modèle économique. Je partage tout à fait le diagnostic de M. Tamsamani. Toutefois, une question se pose : pourquoi le développement économique et social du Maroc est en deçà du potentiel perçu? Depuis les années 60, le Maroc a évolué dans l’inertie, avec très peu d’entrepreneurs marocains et encore moins d’industriels ou bancaires nationaux. Il a fallu l’après-marocanisation, dans les années 70 pour commencer à se poser des questions sur le développement de l’agriculture, de l’industrie, des banques, des services publics…
La Marche Verte a mis en suspens la réflexion jusqu’au début des années 80. C’est à partir de là que nous avons commencé à adopter un modèle «néo-libéral». Hélas, le programme d’ajustement structurel (PAS) a brisé cet élan. Là encore il y a eu une temporisation. Ceci a duré jusqu’au début des années 90 où le pays a adopté la politique de privatisation, motivé par des problématiques budgétaires plutôt que stratégiques. C’est à ce moment-là que le Maroc a enfin pris conscience que ses entreprises avaient un double problème de compétitivité et de productivité. Or, il n’y a pas eu de passage à l’acte. A aucun moment, les réformes structurantes de mise à niveau n’ont été lancées. Certains soutenaient que ce n’était pas le rôle de l’Etat de mettre à niveau les entreprises, au risque de tomber dans une logique d’Etat jacobin. Résultat: il y a eu beaucoup de défaillances d’entreprises, notamment dans le textile qui dépendait totalement de la commande internationale. Il fallait à un moment innover et s’approprier un savoir-faire, comme ce fut le cas de la Turquie ou encore de la Chine. Le modèle adopté dans les années 90 a été déconnecté du contexte international. Du coup, nous ne sommes jamais arrivés à améliorer notre environnement des affaires, quoi qu’en dise le Doing Business.

«L’investissement privé est en situation d’arrêt cardiaque, étant aujourd’hui à 1% de croissance», Tamsamani

Pourquoi ce manque d’attractivité?
MBB : Il ne faut pas penser à l’attractivité du pays uniquement par rapport aux investissements étrangers. Qu’en est-il de l’attractivité des investisseurs locaux? Ces derniers disposent de fonds et  peuvent de ce fait investir dans les secteurs à valeur ajoutée!
YT : C’est parce que le pays compte plus de rentiers que d’entrepreneurs. J’aurais aimé qu’au Maroc le terme «entrepreneur» revête un sens schumpetérien, c’est-à-dire porté sur la prise de risque.

Est-ce la raison pour laquelle l’investissement privé fait défaut ? Cette inaptitude à prendre des risques…
YT : L’investissement privé est en situation d’arrêt cardiaque. Avant 2009, il a cru de 8% en moyenne annuelle, aujourd’hui il est à 1% de croissance. On se retrouve même dans une situation de destruction de capital privé. Pourquoi cette panne? Ceci est dû à une économie de la rente structurelle et profonde. Aucune réforme ne l’effacera d’un claquement de doigts. Il faut dire qu’en mettant en place des incitations fiscales pour dynamiser l’investissement, les autorités se trompent. A court terme, la seule manière de revitaliser l’investissement privé, c’est l’investissement public «utile». Deux problèmes se posent au niveau de l’investissement public au Maroc: il est très élevé (6% du PIB) et se cantonne à des chantiers à peu de valeur ajoutée lesquels, in fine, ne font qu’augmenter le coût de la dette.
MBB : J’ajoute l’épineuse question du manque d’épargne intérieure qui explique le recours important à l’endettement extérieur. Mais au-delà de cette donnée macroéconomique, on constate que le facteur immatériel est défaillant. Il représente, en effet, une cause cachée du surplace que connaît le pays. S’agissant de l’économie de la rente, il faut savoir que celle-ci est un legs du protectorat! De fait, la plupart des grands groupes marocains, industriels ou bancaires, sont le résultat de la marocanisation. Le marocain est donc un rentier par nature, il n’a jamais pris de risque et n’aime pas financer le risque. Il est d’une prudence totale. La création du Bureau d’Etudes et de Participations Industrielles (BEPI) en 1979, qui est l’ancêtre de l’Office du Développement Industriel (ODI) avait pour principale mission de faire face à la problématique du manque de prise de risque par les investisseurs marocains. Comment veut-on dynamiser un modèle si les agents sont frileux ? La formation professionnelle représente également un grand frein au développement de notre modèle. Pour moi, Ce sont les raisons cachées de la lenteur de l’évolution de notre modèle économique, qui était basé sur des piliers très fragiles et qui a évolué au gré des circonstances avec une forte dépendance de l’extérieur.
YT : Concernant cette question de dépendance, il faut savoir que nous continuons sur la même voie, avec les deux plans Emergence et le plan d’accélération industrielle. La philosophie de ces plans est basée sur davantage de dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Mettre en place tout ce qu’il faut pour attirer les IDE ou encore signer des contrats de libre-échange par-ci par-là sans pour autant analyser et étudier leur impact sur l’économie est un de nos points faibles.

«Il ne s’agit pas uniquement de réformer les systèmes de formation et d’éducation, il faut les refonder et les transformer», El Bouhali

Qu’en est-il de la (mauvaise) gouvernance?
MBB : La question de l’inter-ministérabilité, qui représente une condition indispensable à une bonne gouvernance, est souvent délaissée, voire ignorée par les représentants de l’Etat. Toutes nos politiques publiques ont été pensées en silos. Chaque département lance un programme long-termiste sans aucune concertation avec les autres départements qui sont parties prenantes du projet en question. Où est donc le modèle? Où sont la cohérence et la pluralité des enjeux? C’est dommage! La raison réside dans le manque de maturité de nos responsables publics, qui cherchent l’intérêt de leur département au détriment de l’intérêt public. Et là, nous sommes encore dans le facteur humain qui freine le développement du pays! La vraie gouvernance prend en considération tous les aspects systémiques des projets. Par exemple, la corruption est banalisée dans notre pays. Elle se fait par tacite reconduction, tellement elle est enracinée dans notre culture.
YT : A mon sens, il faut une certaine rationalisation du processus de prise de décision de manière à ce que les critères de choix restent clairs et émanent d’un consensus politique qui traduit la volonté des citoyens. Je suis choqué à la lecture de la note de cadrage de la loi de finances qui cite l’objectif d’améliorer la position du Maroc dans le classement du Doing Business. Ceci vide le politique de son sens. Il s’agit en premier chef investir dans des projets qui répondent à des besoins de court et de moyen terme. Malheureusement, il y a beaucoup de projets qui dépassent le niveau de développement du pays. Plus on réduit le cycle d’investissement, plus c’est bénéfique pour l’économie. Ceci dans le sens où cet investissement est rapidement amorti, ce qui permet de vite amorcer un nouveau cycle d’investissement et ainsi de suite.

A quoi ressemblerait un nouveau modèle économique?
MBB : Je ne veux pas parler d’une mesure ponctuelle. Je reviens toujours aux données historiques. Mon obsession est l’approche systémique et plurielle. Pour moi, il faut agir sur trois leviers structurants. Le premier réside dans l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation de nos politiques publiques. Quel Rôle doit-il jouer l’Etat pour entrainer une dynamique et opérer un saut qualitatif ? Deuxième chose, il faudrait repenser notre patrimoine immatériel: il ne s’agit pas uniquement de réformer les systèmes de formation et d’éducation, il faut les refonder et les transformer. Et enfin, le troisième pilier, c’est le fait d’être très proche des attentes du terrain, et là le rôle des politiques est essentiel. Donc, la classe politique doit se remettre en question pour esquisser un modèle économique pertinent. En fait, nous sommes face à un dilemme: sommes-nous dans la notion de rattrapage économique, ou avons-nous besoin de sauter des étapes pour développer notre économie et être à jour en termes de compétitivité par rapport à nos voisins? D’ailleurs, la mise à niveau est pour moi une utopie.

Les débatteurs
Yasser Tamsamani est un économiste et chercheur affilié à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)-Sciences Po et au DIAL à l’Université Paris-Dauphine. Il livre une analyse pragmatique de l’évolution de l’économie marocaine dans le temps.
Mourad Bachir El Bouhali est docteur en Sciences de gestion. Il a été directeur général de l’Office pour le développement industriel (ODI), administrateur et président de plusieurs entreprises industrielles de 1993 à 2002, et directeur de l’ISCAE-Rabat de 2004 à 2013.

YT : Il y a des pays qui ont opéré une rupture avec l’extérieur en optant pour des des industries industrialisantes qui viennent se substituer aux importations. Donc, au lieu d’importer, elles industrialisent. Ce n’est pas notre cas…   

La régionalisation pourrait-elle booster ce modèle économique?
MBB : Il n’est pas exclu que le projet de la régionalisation avancée puisse être l’angle d’attaque de la naissance d’un nouveau modèle économique. Maintenant, il est très difficile de le faire quand on sait qu’il existent de fortes inégalités économiques entre les régions. Pis, l’expérience de la gestion locale est extrêmement faible, voire défaillante.