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Rachid Niny,Fondateur de Télé Maroc

Interview juillet 2017

Rachid Niny,Fondateur de Télé Maroc

Passé par la case prison, il en ressort plus assoiffé de réussite que jamais. Magnat des médias, il lance sa propre télé et affiche ses ambitions. Bienvenue dans le cerveau de l’homme le plus lu et bientôt… le plus regardé du Maroc.

Que pensez-vous des évènements d’Al Hoceima? Les manifestations ont-elles été bien gérées?
Ces troubles étaient tout à fait prévisibles, mais leur gestion a été mauvaise. Il s’agit d’un problème courant que vivent d’autres régions marocaines, seulement le Rif a une spécificité historique qui rend les choses un peu plus compliquées.

La solution?
Il faut intégrer les membres du Hirak dans le jeu politique. Faire en sorte qu’ils briguent des postes électifs et gèrent eux-mêmes leur ville vu qu’ils semblent jouir d’une certaine légitimité. Par contraste, il est clair que les représentants communaux, régionaux ou parlementaires du Rif n’ont plus aucune crédibilité. C’est ce qu’on a vu en Espagne, par exemple, avec Podèmos, ou en Grèce avec Syriza, ou même en France avec les insoumis de Jean-Luc Mélenchon. Lorsque des leaders émergent spontanément, leur place n’est pas en prison, mais dans des postes de représentation populaire. La Banque mondiale nous apprend que 2,7 millions de jeunes marocains entre 15 et 35 ans sont sans emploi, sans formation, ceux-là ne se reconnaissent nullement dans le leadership politique actuel. Or, d’une manière ou d’une autre, il faudra les canaliser ces OVNI. Qui de mieux pour mener à bien cette mission que des personnalités choisies en leur sein.


Les révoltes d’Al Hoceima ont-elles sonné le glas des partis politiques?
Oui, je le pense, car à l’exception du PJD et la FGD, les partis ne sont plus l’émanation d’une conviction populaire. Résultat, l’opposition s’exerce dans la rue. Ce qui est dangereux. Saisissons cette parenthèse historique pour faire émerger une classe politique digne de confiance, crédible et capable d’amortir des chocs sociaux tels que nous les vivons aujourd’hui. L’Etat devrait dialoguer avec les porte-voix du Hirak au lieu de laisser l’option sécuritaire prendre le dessus. Certes, les lois doivent prévaloir, on n’interrompe pas un prêche impunément, mais en parallèle; il s’agit d’actionner des leviers politiques et d’ouvrir un dialogue qui assurera une sortie de crise pérenne.

L’Etat peut-il dialoguer avec des gens qu’il emprisonne?
L’Etat a dialogué avec des individus ayant fomenté des putschs; il peut bien écouter ce que Zefzafi et ses camarades ont à proposer. Encore faut-il en avoir la volonté.

Dans l’hypothèse d’une médiation, quelles sont ces personnalités capables d’asseoir tout le monde autour d’une même table?
C’est là, à mon avis, que réside le problème. Les politiques sont grillés. Pis, le parti qui contrôle la plupart des communes dans le rif, la mairie en plus du conseil régional, est complètement rejeté. Il faut voir au-delà du champ politique. En réalité, l’apaisement aura comme préalable la tenue de pourparlers sincères, mais sur le long terme, le retour au calme sera tributaire du nombre d’emplois créés dans la région.

Qui a échoué dans la gestion du Hirak? L’Etat ou le gouvernement?
Les deux. Les ministres disposent de budgets et de compétences et sont responsable de l’administration du pays, les élus également. Nul ne peut nier sa responsabilité dans cette situation. Personne n’a empêché le ministre de la Santé d’aller faire un tour là-bas et de décider de construire un hôpital ou d’accélérer la finalisation d’un centre d’oncologie. Or, cette région a été prise en ôtage par des politiques immoraux qui règlent leurs comptes sur fond d’ébullition sociale. Quant à ceux qui sont, ou ont été aux affaires et qui se rangent du côté du Hirak, ceux-là feraient mieux de rester à leur place et d’endosser leur responsabilité dans ce fiasco. On ne pleure pas avec le berger, lorsqu’on est un loup. Dans une inversion spectaculaire des choses, les politiciens endossent l’habit de la victime. Il faut que cela cesse.

Quand on voit ce qui se passe à Al Hoceima, peut-on dire que la réforme constitutionnelle a porté ses fruits?
Bien sûr que non! Nous avons été recalés. La preuve, nous revivons la même situation six ans plus tard. La constitution n’a pas été mise en application. On a cru que l’alerte était derrière nous et que nous pouvions être dans un logique de «business as usual». Nous avons subi un gouvernement qui s’est attaché à aggraver tous les indicateurs économiques ce qui a exacerbé les tensions sociales. En cinq ans, le chômage a explosé, un nombre ahurissant d’entreprises a mis la clef sous la porte, l’activité économique a fortement ralenti. Bref, ce cocktail Molotov ne pouvait que déboucher sur une gronde sociale. Pour résumer, la réussite ou l’échec d’un exécutif se détermine en fonction du nombre de postes d’emploi qu’il a généré durant sa mandature. Le reste n’est que mauvaise littérature. Mais, plus généralement, je trouve que le problème auquel il faut parer d’urgence est l’absence de débat public.

C’est-à-dire?
Et bien, il n’y plus qu’un seul type de débat public et c’est celui qui se déroule dans les réseaux sociaux. Or, on peut qualifier ces échanges, de «cannibales», d’agressifs, de sauvages. C’est le règne du grand n’importe quoi, sans filtre aucun.

Mais il a été constaté que les autorités sont plus à l’écoute des plateformes sociales que, disons, des corps intermédiaires?
Le problème c’est que tout cela est manipulable. C’est un secret de polichinelle que chaque parti politique gère une armée numérique composée de milliers de faux profils crachant de l’intox à jet continu dans les fils d’actualité. Quel type de démocratie veut-on construire quand ce sont des «bots» qui encadrent, pétrissent et conditionnent l’opinion publique. Le vrai débat se fait au sein des médias publics et privés. C’est dans cette sphère que les opinions doivent s’exprimer et se confronter les uns aux autres, avec un sens élevé des responsabilités. Tous ceux qui ont une opinion doivent en assumer la teneur, non se dissimuler derrière un faux profil. C’est de cette façon seulement que l’on forge une opinion publique éclairée, informée, capable d’asseoir ses choix politique sur une série d’arguments provenant de bords différents. Enfin, les médias participent à la mise en valeur des futures élites. La grande majorité des ministres du gouvernement d’alternance avaient été repérés par Hassan II, lors de débats diffusés par 2M. Aujourd’hui, il est impératif d’offrir des espaces d’expression décomplexés à ceux qui, par leur parole, leur force de conviction, leurs idées, fédéreront autour d’eux dans l’avenir.

Est-ce cela qui a fait germer dans votre esprit  l’idée d’une télé?
Mon objectif est de libérer la parole. A travers un éventail de programmes éclectiques, court une lame de fond unique, à savoir: casser la langue de bois sans insulte ni diffamation; briser les chaînes de la peur et tendre vers une citoyenneté libre et revendiquée en tant que telle. La chape de plomb qui nous pèse sur les épaules produit des citoyens paraplégiques, inaptes à l’innovation, sans estime de soi. Il faut instituer un îlot de liberté de parole qui, à terme, saura engendrer de l’émulation.

Vous estimez donc que les chaînes existantes ne remplissent pas ce rôle?
Les chaînes marocaines pratiquent ce que j’appelle l’abrutissement de masse. Ces télés qui négligent leur mission première, à savoir, éduquer, former, qualifier le citoyen, nous mènent droit dans le mur. Je dis assez! Assez de considérer que l’objectif ultime d’une télé est d’engranger des sommes astronomiques en publicité. L’enjeu est plus crucial qu’une simple question de gros sous, de pure rentabilité. Voyez en Espagne comment la télé, dans les années 70, a fabriqué un citoyen intelligent. Cessons de considérer la petite lucarne comme un ramassis de bêtises et utilisons ce formidable instrument d’influence à bon escient.

Avec qui avez-vous lancé Télé Maroc?
Télé Maroc est une chaîne fondée par deux personnes, les mêmes qui ont lancé Al Akhbar, mais comme il s’agit d’une SA, j’ai dû faire appel à des membres de ma famille pour constituer l’actionnariat. On y retrouve notamment mon propre frère et Ibrahim Mansour. Etant sous le coup de plusieurs avis de saisie portant sur le montant de 6 millions de dirhams, je ne peux détenir, en mon nom, des participations dans ma propre boîte. J’ai appris à m’accommoder de cet état de fait. Rendez-vous compte qu’aucune espèce de propriété ne peut être inscrite en mon nom? Je ne peux posséder ni voiture ni appartement ni compte bancaire. Ce sont là les risques inhérents au métier de journaliste marocain. Il faut s’y préparer de façon froide et dépassionnée.

Ces six millions de dirhams, comptez-vous vous en acquitter?

Où est-ce que vous voulez que je trouve six millions de dirhams?

Comment avez-vous réussi à contourner l’octroi d’une licence télé par l’Etat pour lancer votre chaîne?
Nous avons lancé une société de production de contenu au Maroc parfaitement légale et qui dispose de tous les agréments requis. Or, l’entité qui possède une licence de diffusion satellitaire, Akhbartv en l’occurrence, et dont je suis le seul administrateur, est domiciliée à Madrid. C’est donc une société de droit espagnol. La retransmission s’effectue donc depuis l’étranger et ne requiert, de ce fait, aucune autorisation locale.

Combien coûte la location de la fréquence satellitaire sur Nile Sat?
Environ 30.000 euros par mois.

Combien de salariés en tout?
70 qui correspondent à une masse salariale d’un million de dirhams par mois.

L’investissement initial?
A vrai dire, nous n’avons pas démarré avec un budget type, nous opérons un peu au fil de l’eau. Notre business plan n’est pas figé dans le marbre. Cela fait à peu près trois ans que nous travaillons sur le projet et que nous stockons du contenu. Comme nous n’avons pas les moyens d’acquérir des programmes, de la production à la post production, tout se fait en interne. Du coup, nous maîtrisons nos coûts au maximum.

Surtout que la chaîne semble ne proposer que des Talk Shows…
Absolument pas. Télé Maroc compte pas moins de 52 programmes. Il reste qu’en ce ramadan, nous rodons la machine avec un nombre limité d’émissions. Après l’Aïd, nous proposerons une grille beaucoup plus enrichie.

Nous parlons là d’une télé généraliste?
Tout à fait, il y en aura pour tous les goûts: des documentaires, des films, des feuilletons, des matinales et de l’information.

Est-ce que la HACA a un quelconque pouvoir sur vous?
Aucun. La HACA espagnole peut-être (rires), mais pas celle dont vous parlez. D’ailleurs, j’appelle à la création de plus de chaînes télé marocaines sur le modèle de Télé Maroc. Il faut trouver le moyen de contourner les restrictions locales. Car il n’y a pas de qualité sans compétition. Si des expériences de ce genre se multiplient, on assistera avec un peu de chance à la naissance d’une industrie audiovisuelle à même d’absorber des jeunes talents diplômés des beaux-arts, d’écoles de graphisme, d’écoles de théâtre. Ces jeunes, aujourd’hui n’ont d’autres horizons que l’oisiveté forcée. L’urgence est grande de leur trouver des débouchés. Donc, avis à mes futurs concurrents, vous êtes les bienvenus.

En termes d’audiences, vous tablez sur combien de parts de marché, disons d’ici un an?
Si au bout de la première année, nous atteignons les 30% de parts de marché, nous nous satisferons de ce résultat.

N’est-ce pas un peu excessif pour une chaîne qui fait ses premiers pas?
J’assume parfaitement ce chiffre étant donné la faible qualité des contenus concurrents.

C’est Marocmétrie qui mesurera vos chiffres d’audiences?
Ils pourront le faire effectivement, mais je doute de la fiabilité de leurs chiffres. Aujourd’hui, Marocmétrie exerce un monopole sur la mesure de l’audimat, je pense que, comme tout monopole, il est appelé à être cassé.

Le capital de Télé Maroc?
Il n’est pas énorme. Je n’ai pas les chiffres. Il faut s’adresser à mon associé Ibrahim Mansour. Mais ce n’est pas grand-chose.

Supposons que quelqu’un veuille lancer une télévision au Maroc, quel montant lui faudrait-il investir?
5 milliards (ndlr: 50 millions de dirhams) sur la première année.

Combien d’années avant de franchir le seuil de rentabilité?
Les trois premiers mois. Tous les projets que j’ai lancés dans les médias, je les ai rentabilisés la première année. Je ne vois pas pourquoi Télé Maroc ferait exception.
Vous avez des garanties d’achat d’espace de la part de sponsors, partenaires, annonceurs.
Nous sommes en période d’essai en ce moment. Nous diffusons de la publicité gracieusement en attendant de négocier des contrats. Mais nous avons un certain nombre de promesses. En outre, nous lancerons un grand nombre d’émissions thématiques axées sur la sensibilisation, par exemple, à l’environnement, ce qui facilitera la signature de partenariats.
Au lancement d’Al Massae, vous pouviez par exemple compter sur le soutien de L’Haj Miloud Chaâbi, qui a acheté pendant deux ans, tous les jours, le quart de page jouxtant votre chronique Chouf Tchouf.
Nuance, le quart de page a été réservé pendant une année. Je peux vous dire qu’on a dû en baver pour se faire payer.

Aucun mécène du type Chaâbi à l’horizon?
Non, mais voilà, les grands annonceurs nous ont encouragé à démarrer avec l’engagement implicite de nous soutenir plus tard.

Vous n’avez obtenu aucune garantie politique?
Au Maroc, la seule garantie qui vaille est celle de Dieu.

Quelqu’un de très haut placé ?
Pas du tout. Il s’agit d’une entreprise privée à but lucratif qui devra assurer le gagne-pain d’un groupe de jeunes salariés de moins de 25 ans en moyenne, et faire de la télé de qualité. Voilà tout. Si après cela, nous parvenons à dégager du profit. Amen! 

On dit qu’un ministre très puissant, lui-même déjà investi dans la presse, serait derrière ce projet…
Non, mais sincèrement, si cette télé l’intéresse, qu’il vienne y investir son argent, je suis preneur. Mais, je vous rassure, je ne suis le prête-nom de personne.

Avez-vous eu recours au crédit bancaire?
Pas du tout. La chaîne est entièrement financée par mes fonds propres et ceux de mon associé. Je m’autofinance à 100%. D’ailleurs, je n’ai jamais investi mon argent ailleurs que dans les médias. C’est ma passion, c’est ce que je sais faire de mieux dans la vie et, jusqu’ici, je n’ai jamais essuyé un échec. Rien ne m’empêche d’acheter une ferme, de l’exploiter, de gagner beaucoup d’argent, ce faisant. Seulement, le métier prime, malgré les tracasseries qu’il implique. Je fais fructifier mon argent dans des territoires familiers qui me permettent de travailler avec des gens que j’apprécie, d’embaucher, de réinvestir et ainsi de suite.

Ce qu’on retient des premiers jours de Télé Maroc, c’est un ton assez osé, voire agressif. C’est assumé?

Vous parlez d’une émission en particulier, celle de Bouchra Ddeau?

Oui, ce ton est-il volontaire?
Tout à fait. Personnellement, le style de Bouchra ne me dérange pas. Elle fait du buzz autour de son émission et c’est parfait ainsi. Ce genre de talk shows existe aux Etats-Unis, en Espagne. Reste que, pour l’instant, cela choque parce que les Marocains n’y sont pas habitués. Je constate néanmoins que tout le monde parle de nous.
Mais en mal!
Et alors! La schizophrénie marocaine veut que l’on critique une émission tout en la suivant religieusement. L’important, c’est qu’on regarde. D’ailleurs nous ne sommes pas une chaîne publique, nous sommes libres de notre programmation. Ceux que cela insupporte n’ont qu’à zapper. Je l’ai déjà dit, Télé Maroc compte 52 programmes différents. Les spectateurs ont l’embarras du choix. Chaque émission correspond à une cible particulière. Exemple, bientôt nous démarrons une série de documentaires appelés «Khouyoul» (ndlr: chevaux). Les passionnés par l’élevage d’équidés et les haras y trouveront leur compte et ainsi de suite.

Donc, vous ne comptez pas sanctionner cette journaliste?
Absolument pas. J’adore son travail. Elle bouscule, elle fait du neuf, elle a un style qui plaît.
Mais, l’agressivité avec laquelle elle a interpellé une grande figure de la société civile comme Aicha Echenna a beaucoup choqué!
Il faut arrêter de sacraliser les gens. Au Maroc, il n’y a pas de mère Teresa. Bouchra ne fait que confronter ses invités aux rumeurs qui circulent à leur sujet.

Vous pourriez, vous, passer dans cette émission?
Sans aucun problème. Avec tout ce que j’ai vécu, j’ai le cuir tanné.

Vous ne comptez pas animer votre propre émission dans Télé Maroc?
J’y réfléchis, mais je n’ai pas de concept précis en tête pour le moment.

Vous avez connu l’âge d’or de la presse écrite, quel diagnostic faites-vous de la situation du print aujourd’hui?
Lamentable. Le papier est moribond. Trois choses expliquent cette désagrégation. Primo, la subvention de l’Etat est dérisoire; elle ne suffit même pas à couvrir un mois de frais d’impression. Secundo, la fiscalité des entreprises de presse est confiscatoire et doit s’alléger. Tertio, l’absence de cadre réglementaire pour la presse électronique est un poison. Ces sites évoluent dans une anarchie sans nom, la plupart pillent sans vergogne le contenu des journaux et magazines pour en faire leur beurre quotidien. Nous sommes impuissants devant cette prolifération désordonnée. Que voulez-faire, coller des procès à tort et à travers.

Ces portails, lorsqu’ils reprennent vos infos, ont quand même la décence de vous citer. Non?
Qu’ils m’oublient pour de bon. Je ne veux pas être cité. Moi, j’emplois une centaine de salariés et j’ai des frais d’impression avoisinant les 3 millions de dirhams par mois, alors qu’eux, parfois, subtilisent le Wifi au Starbucks pour poster leur plagiats et me «citer» comme vous dites. Qu’ils me fichent la paix. Tout se passe comme si on vous volait tout en vous glissant un bakchich. Le pire c’est que la grande théorie de la presse électronique, c’est de répéter que la presse papier est condamnée à disparaître. Or, si celle-ci s’éteint, l’autre n’en mènera pas large. Ces vautours, non contents de se nourrir sur notre dos, scient la branche sur laquelle ils sont assis.

D’un clandestin en Espagne à un patron d’une chaîne de télé domiciliée en Espagne, vous avez bouclé la boucle en fait?
On peut dire ça comme ça. Les gens ne voient que le côté flashy de la célébrité. Ils ne peuvent pas s’imaginer ce que j’ai pu endurer pour en arriver là où je suis aujourd’hui. En 1992, j’étais collaborateur à Al Alam pour un salaire de 1.000 dirhams par mois. J’étais souvent payé à la taille de l’article et je ne parle pas de signes, mais de centimètres. On mesurait le papier et on vous payait en fonction de sa longueur. Inutile de vous dire qu’il fallait entretenir de bonnes relations avec le gars qui tenait le double décimètre (rires).

Vous avez été journaliste sous Hassan II et sous Mohammed VI. Quel changement?
Rien du tout. Les lois sont restées les mêmes. Le code de la presse est conçu de telle sorte à piéger le journaliste et non à lui offrir les libertés nécessaires au plein exercice de son métier. Tout ce que vous écrivez pourra être retenu contre vous un jour ou l’autre. Si les peines privatives de liberté ont disparu du code de la presse, on les retrouve dans le code pénal. En soi, ces lois ne sont pas condamnables. D’ailleurs, nombre de pays à travers le monde disposent des mêmes. A la différence près que, chez nous, la magistrature est viciée par la corruption. Nos juges n’écoutent pas leur conscience mais les coups de téléphones qu’ils reçoivent. Par conséquent, on aura beau améliorer la loi, si les gens qui l’incarnent le font arbitrairement, le jeu est faussé d’avance.

Vous avez fait un an de prison, mais vous en êtes ressorti sans rage, sans colère, sans souci de vengeance. Comment expliquez-vous cette pondération, en dépit de ce qui vous est arrivé?
Si j’en étais sorti la rage au ventre, je serais tombé dans le piège que l’on m’avait tendu. Aziz Binebine après avoir passé 18 ans de sa vie dans les geôles de Tazmamart, a dit un jour: «Je n’ai pas la haine, car la haine tue». J’ai compris que tout ce qu’on m’avait fait subir était de nature à me rendre revanchard, à m’inciter à essayer de me venger. Si vous ne suivez pas le chemin qui a été tracé pour vous, vous avez gagné et vous serez donc guéri de toute colère lancinante.

Vos conditions de détention?
Extrêmes. Cellule individuelle. Surveillance permanente et personnalisée. Un droit de visite de 15 minutes par semaine. Pas de stylo, pas de papier, pas d’oreiller.

Votre conclusion. Au final, qu’est-ce qui vous a fait tomber? Une chronique en particulier?
Mes chefs d’inculpation étaient nombreux. J’avais sur le dos l’armée, les services secrets et j’en passe. Non, il n’y a pas à dire, je me suis fait beaucoup d’ennemis dans ma carrière. Ce qui ne me gêne pas outre mesure, car un journaliste qui n’a pas d’ennemi n’en est pas un.

Comment faites-vous pour accéder à toutes ces informations sachant que vous êtes quelqu’un de plutôt réservé, et qui plus est, ne fréquente pas les salons?
J’ai mes méthodes et mes sources. Je me déplace quand cela est vraiment nécessaire. Et puis, il y a les lettres et les messages que je reçois, que je recoupe ensuite. Ce qu’il faut savoir, c’est que mon billet n’est pas un billet d’humeur. Souvent, j’y publie mes investigations, ce qui explique le niveau de détails, les chiffres, les adresses, les numéros de compte, etc. Ma valeur ajoutée, c’est mon style d’écriture et le story-telling que je développe autour de l’info. Je vulgarise autant que faire se peut pour toucher le plus grand nombre. C’est mon passé de romancier qui me permet de saupoudrer de narration une liste d’informations qui paraîtraient sèches et indigestes sans cela.   

Vous n’avez jamais eu l’impression d’avoir été manipulé?
Non, parce que j’ai une longueur d’avance sur quiconque voudrait servir ses intérêts à travers ma plume. J’ai un sixième sens pour cela. Dès lors qu’on me propose une information, je sais de quoi il en retourne. Je ne me fais pas berner facilement.

Seuls vos quotidiens généralistes à gros tirage ont marché, tout le reste a échoué: Awal, Qantara, Le Soir, Puce. Pourquoi Télé Maroc ferait-elle l’exception?
Pas du tout, mon groupe de presse a été démantelé. Mes titres n’ont jamais au grand jamais échoué. Sur Qantara, les annonceurs marocains ont même modifié leurs visuels pour y incorporer la langue espagnole. Non, mes journaux et magazines ont performé autant que faire se peut dans un marché fatal aux supports de presse. Seulement, on a démantelé mon groupe une fois que j’ai été emprisonné.

Et le quotidien francophone Le Soir?
Je l’ai revendu à un photographe Saâd Tazi, un passionné d’information, qui aurait pu le rentabiliser s’il en avait délégué la gestion à un journaliste de métier.

Est-ce que vous avez une vie de famille?
Mes activités sont très prenantes et je dois dire que tout cela se fait aux dépens de ma famille que je vois très peu. Mais c’est ainsi. Je ne peux pas faire autrement. Ma passion pour le métier de journaliste est dévorante. Je peux passer deux jours à écrire sans sortir du bureau où l’on se trouve. Ceci dit, je ne suis pas un oiseau de nuit, je ne sors que rarement. Quand je ne suis pas au siège d’Al Khabar, vous me trouverez invariablement chez moi.

Vous n’avez jamais pensé tenter une carrière en politique?
Jamais de la vie. Le vrai pouvoir, ce sont nous autres journalistes qui le détenons. C’est une arme puissante qu’il s’agit de manier avec doigté sous peine de se tirer une balle dans le pied. D’où la nécessité de ne pas le mettre entre les mains de n’importe qui. Or, ce métier est de plus en plus infesté de gens qui livrent de simples opinions politisées, où se lancent dans des accusations à l’encontre de personnalités publiques sans fournir de preuves. Personnellement, je n’ai jamais porté une accusation de quelque nature que ce soit sans l’accompagner d’éléments factuels.

On va vous citer une série de noms, vous nous dites ce qu’ils évoquent pour vous?
Allons-y.

Miloud Chaabi?
Allah irahmou. (Paix à son âme)

Fouad Ali El Himma?
Un conseiller du Roi.

Mounir Majidi?
Le secrétaire particulier du Roi.

Mais encore?
Ces gens-là, je ne les connais pas personnellement. Il m’est arrivé une fois de serrer la main d’Al Himma lors d’une conférence que nous avions organisé du temps d’Al Massae. Mais ça s’arrête là.

Benkirane?
Un retraité.

Saâdeddine El Othmani?
Il me rappelle quelqu’un qui porte un jean’s trop ample de rappeur qui finira par tomber.
Vous n’êtes pas tendre avec les deux derniers!
Je ne les juge pas en tant que personnes. J’évalue la politique, la stratégie et la performance d’un parti, le PJD. Ce sont des bras cassés qui excellent dans le verbe mais sont inaptes à gérer la chose publique, en raison d’une absence de compétences techniques. Abdelilah Benkirane a souvent dit que sa société de production de «Javel» avait fait faillite. S’il a échoué à maintenir une petite PME à flot, comment peut-il gérer un Etat? Le temps a montré qu’il ne pouvait pas. Autre exemple, on place quelqu’un comme Mustapha El Khalfi qui a conduit le journal Attajdid à la banqueroute, à la tête du ministère de tutelle de toute la profession. C’est aberrant.

Donc, vous ne seriez pas contre un gouvernement technocratique?
Absolument pas. Le monde actuel est géré par des hommes d’affaires. L’économie prime sur le politique. Prenez, par exemple, Emmanuel Macron, il vient des finances et auparavant il était banquier d’affaires. Donald Trump a fait fortune dans l’immobilier. Il faudra désormais savoir diriger un pays à la manière d’une holding, car ce qui importe le plus, de nos jours, ce sont les emplois qu’on créé et non les slogans qu’on récite à tue-tête. Le temps n’est plus aux tergiversations, il est au pragmatisme; soit on fait le job, soit on cède sa place à qui saura s’en montrer digne. Si un ministre venant du privé a su faire prospérer son entreprise, il est des chances qu’il sache efficacement diriger un département ministériel. Ce qui importe le plus au point où nous en sommes, ce sont les résultats.

Moi, Rachid, maître de mon monde

Rachid Niny est un homme à plusieurs vies. Immigré clandestin, chroniqueur à succès, grand patron de presse, détenu à Oukacha en cellule isolée et propriétaire de sa propre télévision. Ce citizen Kane à la dure auquel rien n’a été épargné est étrangement effacé pour une machine à scoops qui, au fil du temps, s’est transformé en petit parti politique suscitant un intérêt gigantesque frôlant parfois l’hystérie. Avec calme, il démine une à une les rumeurs qui en font une légende urbaine. Appartient-il à un camp plutôt qu’à un autre? Sert-il le Makhzen sécuritaire ou le Makhzen économique? Sa condamnation à 1 an de prison ferme n’était-elle que l’illustration de la guerre sans merci que ce livrent les deux pôles cités précédemment? Au fond, la question qui turlupine les Marocains est la suivante: Pour qui roule Rachid Niny? Ses lecteurs, ébahis par la somme d’informations à la précision millimétrique que distille leur billettiste favoris ne peuvent s’imaginer qu’un «ould chaâb» timoré, natif de Benslimane, président d’une association de diplômés chômeurs, pigiste payé au lance-pierre dans un journal partisan, connaisse l’ascension d’une comète. Nul ne peut s’imaginer que Niny ait bâti sa fortune sans le soutien d’un réseau en or massif ou d’un carnet d’adresse en titane. Niny semble avoir horreur de parler argent. Malgré notre insistance, il demeure vague au sujet du capital de départ de Télé Maroc, mais semble prendre un malin plaisir à revendiquer son autonomie financière. Ne dépendre de personne, c’est déjà un accomplissement en soi. Lorsqu’on lui demande de nous citer les noms de la team qui l’aide à gérer son empire médiatique, il balaie la question d’un revers de main. Son succès, pas question de le partager avec autrui. D’ailleurs, lui même n’est pas dupe de l’attrait qu’il exerce sur les lecteurs. Al Akhbar ne se maintient pas en tête des ventes grâce à son contenu populiste ascendant trash, mais bien parce la photo de Niny surplombe son fameux billet «Chouf Tchfouf». Son passage par la case prison en a fait un homme nouveau, moins agressif sans doute à en juger par le mordant émoussé de ses chroniques post-carcérales. Le plus curieux avec Niny, c’est ce contraste entre des dehors de moine bouddhiste et cette ambition fiévreuse, mais soigneusement dissimulée sous un vernis policé. Comme si une cicatrice originelle servait de moteur à ce fils du peuple qui joue désormais dans la cour des grands. Qu’on l’aime, qu’on le déteste ou, surtout qu’on le craigne, la story Niny démontre qu’on peut y arriver en n’étant pas né «fils de». Et ce n’est pas rien.