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Une vie loin du Palais

Enquête février 2017

Une vie loin du Palais

Anas Sefrioui a profité de sa mise à l’écart par le sérail pour faire d’Addoha une véritable machine à sous.

«Je veux d’abord réagir aux rumeurs sur mon retrait d’Addoha. La vérité c’est que j’ai encore plusieurs années devant moi pour exercer ce métier et le suivre de près. Mes équipes ont besoin de moi et je reste auprès d’elles. Vous allez devoir me supporter encore longtemps», tranchait Anas Sefrioui, président directeur général du Groupe Addoha Douja Promotion, lors de la conférence de présentation des résultats annuels du groupe en avril 2015. Il voulait de la sorte couper court aux nombreux articles faisant état de sa disgrâce. Lors de cette première sortie de bilan du plan génération cash, son petit sourire timide derrière une moustache naissante ne cachait pas les hésitations, face à la presse, de l’un des hommes les plus riches du Maroc. Le fait même de communiquer sur sa personne et ses ambitions a dû constituer une épreuve. Il faut dire que la communication n’est pas une passion du magnat de l’immobilier, qui ne cesse de déclarer être un homme simple aimant la discrétion. Or, ces derniers temps, Sefrioui s’y adonne presque à contre cœur. Son but: (re)devenir visible. Visible pour le marché, mais surtout visible pour le Palais… Celui qui a vu vaciller son monde tente ainsi de reprendre pied et de passer à l’offensive.

La disgrâce
Il faut dire que le come-back n’était pas acquis d’avance. Sa convocation par le ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad, qui lui signifiera clairement de ne plus s’exprimer au nom du roi, comme cela a filtré dans la presse, a constitué un coup dur. Ce fut à la fois un désaveu majeur, mais aussi une manière de signifier au Tycoon, s’il ne l’avait pas déjà saisi, que les temps avaient changé… y compris pour lui. Toutefois, cet évènement ne représente guère l’unique déconvenue pour cet homme, dont les milliards lui vallent les hauteurs du classement Forbes. Si la mise à l’écart de Sefrioui est intervenue en 2015, les signaux faibles remontent, eux, à 2014. Au début de cette année, une autre convocation, annonce d’ores et déjà la couleur. Ainsi, et comme rapporté à l’époque par Economie Entreprises, Sefrioui accompagné de deux autres patrons d’immobilières furent mandés à Paris en marge d’une visite privée du roi. Alors qu’ils s’attendaient à des félicitations, ils se feront vertement rabroués. Et pour cause, il leurs est fortement conseillé de remettre de l’ordre dans leurs groupes car les immobilières représentent un risque systémique pour les banques et, par ricochet, pour l’économie entière.
Rassuré par son Plan Génération Cash (PGC), lancé en février 2014, Sefrioui n’avait apparemment pas saisi le sens de cette mise au point, continuant à tracer son chemin comme si de rien n’était. Un autre coup de semonce lui a alors été asséné. «Lors du lancement du plan de développement de Casablanca, à la wilaya, en présence du roi, il est sommé par les services de sécurité, ainsi qu’un autre patron immobilier, de se mettre en retrait du carré VIP qui leurs était réservé de coutume», nous rapporte un témoin sur place. Suite à cela, et pour ne pas arranger les choses, un redressement fiscal de près d’un milliard de dirhams tombe comme un couperet, fin 2014. Enfin, quelques mois plus tard, un mystérieux incendie se déclare dans les locaux administratifs et informatiques du groupe. Une vingtaine de tableaux du peintre Hassan El Glaoui, chers au président Anas Sefrioui, aurait été détruits dans cet incident qui, selon la version officielle, est dû à un court-circuit. Les rumeurs vont alors bon train sur ce qui s’est vraiment passé. La communication policée autour des bons résultats du Plan Génération Cash n’y font rien; la baraka du Makhzen semble l’avoir déserté. Pire, dans la foulée, la DGI frappe son groupe d’un redressement fiscal. Et comme si ce triptyque de la malédiction ne suffisait pas, Sefrioui n’est pas invité au mariage du Prince Moulay Rachid, en novembre 2014. Celui qui voue un véritable culte à la famille royale est touché directement au cœur. «Dans ses anciens locaux, des dizaines de photos de lui avec le roi et des membres de la famille royale tapissaient littéralement les murs de la salle adjacente à son bureau», témoigne une source proche de Sefrioui. Parmi la multitude de raisons possibles à cette mise à l’écart, un évènement passé inaperçu en 2013 semble, selon une source crédible, avoir été à l’origine du cassus belli. De fait, un projet de logement social balnéaire lancé par Addoha à Bouznika, situé à un jet de pierre d’une résidence de haut standing lancé par la SNI, non loin d’un vaste projet foncier et immobilier propriété de Siger, serait mal passé. Les propriétaires cossus des villas de la station balnéaire seraient même montés au crénau pour contrer le projet, craignant de se faire déborder par des résidents «populaires» et, au final, voir leurs propriétés se déprécier.

Si la mise à l’écart de Sefrioui est intervenue en 2015, les signaux faibles remontent, eux, à 2014

Traversée du désert
Cette mixité sociale forcée par Sefrioui lui aurait attiré son lot d’inimitié. La préfecture lui aurait même refusé l’octroi du permis d’habiter, qu’il obtiendra grâce à l’intervention d’un acteur politique de grande influence. Le ver se serait alors inséré dans la pomme…
Dès 2015, dans l’espoir de s’attirer les bonnes grâces et se donner plus de visibilité, notamment à travers l’art, plusieurs expositions d’artisanat marocain sont organisées par les services de com’ du groupe. Le président effectue lui-même le déplacement. Mais ces évènements ne sont plus aussi courus qu’auparavant. Seuls quelques convives, essentiellement des artistes et journalistes s’y affichent. Aucun officiel, aucune personnalité économique de premier plan. Sefrioui est boudé par la crème casablancaise et marrakchie. Lors de ces évènements mondains, on pouvait voir un Anas Sefrioui, hagard, lançant, de temps en temps, des regards désespérés vers la porte espérant voir l’arrivée de quelqu’un qui jamais n’apparaît. Le «président» participe et contribue à plusieurs évènements caritatifs. Mais rien n’y fait. Sa cote reste en berne et les diverses visites royales en Afrique se font désormais sans lui, depuis 2015.
Résultat des courses: Sefrioui, considéré comme le porte drapeau des promoteurs marocain, est contraint désormais de suivre comme tout le monde les nouvelles annonces à la télévision… Un coup dur pour ce magnat qui se fait une raison de manière fataliste. «Le fait qu’il soit éloigné des cercles de pouvoir et des inaugurations et visites royales lui évoque une image, celle d’un homme fortuné subitement foudroyé par une maladie incurable. Il est totalement impuissant devant ce qui lui arrive. Ça l’affecte beaucoup mais il interprète cela comme un «maktoub»», nous rapporte une source proche du président. «Moi, j’accepte tout ce que veut Sidna. On fait, tout ce qu’on fait c’est pour être à la hauteur et représenter l’image du pays de la manière la plus digne. Quand on nous dit d’être là on est là, quand on nous dit de ne pas être là, on n’est pas là», affirme pour sa part prosaïquement Anas Sefrioui à Economie Entreprises. Mais, dès que l’on aborde ce sujet, son visage se ferme et un rideau de tristesse ternit son regard.

L’impair africain
En phase d’incertitude, Sefrioui s’investit en Afrique avec une énergie obsessionnelle. Dans son bureau actuel, situé dans les locaux commerciaux du groupe, une grande collection d’art africain orne tout un mur. Figurines, statues et masques en bois de teck ancien s’imposent aux regards. Mais cet intérêt pour l’art africain suffira-t-il à lui redonner son ancienne crédibilité en haut lieu? Pas si sûr! Car, selon les rumeurs qui courent, le fait déclencheur de sa descente aux enfers serait le non-respect de ses projets africains. En effet, sur les divers projets de logement annoncés depuis des années, aucun n’a été livré, et seuls ses projets de cimenteries avancent convenablement, voire croissent rapidement. Or, «dans de nombreux Etats d’Afrique subsaharienne, le logement est un enjeu politique. Souvent, une promesse de campagne électorale. Le fait qu’un promoteur signe des conventions devant le roi, sans respecter ses engagements, est très mal vu», témoigne un fin connaisseur de l’Afrique. Le mécontentement de certains chefs d’Etat par rapport aux projets non concrétisés est d’ailleurs devenu de notoriété publique. Une information révélée, il y a quelque mois par Economie Entreprises, attestait qu’Alpha Condé, le Président guinéen et président récemment élu de l’Union africaine, se serait plaint de la non réalisation de projets inaugurés dans son pays. On ne badine pas avec ça! «Dans l’immobilier, ce n’est pas comme dans les autres secteurs industriels ou commerciaux. C’est un secteur à part avec beaucoup de contraintes. Il faut du temps pour négocier l’acquisition du terrain, du temps pour l’autoriser et, une fois tout cela fait, il reste à négocier avec les entreprises de construction. Et là nous avons souvent été étonnés de voir que les entreprises [dans les pays où nous avons des projets en Afrique NDLR] ne sont pas habituées à la cadence que nécessitent des projets de cette ampleur. Donc, il a fallu faire des regroupements d’entreprises, etc.», se défend Sefrioui. Et d’ajouter: «Nous avons un projet en Cote d’Ivoire (8.000 logements) qui  est mis sur les rails et marche très bien, nous en avons un autre au Sénégal (1.000 logements) et un troisième au Tchad (3.000 logements). Ce sont des projets à 100% privés menés par Addoha et qui sont en cours de finalisation. C’est en Guinée que nous accusons du retard sur un projet (700 unités). Le retard est dû à l’absence dans ce pays du statut de copropriété. Nous nous retrouvons avec le problème de l’indivision du titre et donc on ne peut pas commercialiser les appartements car les banques demandent le titre pour accorder le crédit bancaire. De plus, le taux d’intérêt sur un crédit logement avoisine les 22%, ce qui fait que les ménages se retrouvent à payer doublement leur appartement à partir de la 7ème année. Nous avons trouvé une solution. Nous avons lancé le chantier et créé une filiale pour faire du locatif en attendant que la loi sur la copropriété voie le jour. Nous avons, en effet, accompagné les cadres du cadastre en Guinée pour que le pays adopte une loi qui s’inspire de la loi marocaine. Nous avons organisé pour eux des visites au Maroc et tenu plusieurs rencontres avec les responsables du cadastre marocain. La loi va finalement voir le jour, début 2017, et le problème ne se posera plus». Mais quid des autres projets, notamment au Mali où 10.000 logements étaient promis en 2014? Et cette approche mercantile est-elle en adéquation avec les attentes diplomatiques du Maroc qui misent gros sur l’Afrique? Dilemme! «Le projet de tour au Sénégal m’a valu d’être décoré par son Excellence le Président Macky Sall, il y a quelques jours, grâce à l’état d’avancement des projets qui l’a vraiment impressionné. C’est un projet de 11 tours R+11, de moyen standing, quasiment les plus hautes du pays», se rassure Sefrioui, qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Après une vraie série de Murphy, il semble être passé à autre chose.

«Ce qui n’a pas tué Sefrioui l’a rendu plus fort»

Le cash avant tout
Son crédo aujourd’hui est le cash, le business et la rentabilité. «Le déclenchement du Plan Génération Cash est une volonté du groupe. Cela ne nous a été imposé ni par un organisme financier ni par quiconque. C’était une volonté propre du groupe de revoir sa stratégie. Nous étions auparavant dans une course aux chiffres: faire 20.000, 25.000, 30.000 logements par an… Mais nous nous sommes rendus compte que les chiffres, seuls, ne faisaient pas une performance. Ce sont plutôt les résultats, le cash et les dividendes que nous devons remonter aux actionnaires… C’est cela le plus important», explique Anas Sefrioui, en réponse à nos questions. Essayant de dissiper tout malentendu. Son plan est volontaire et assumé. Il est surtout réaliste. La course aux chiffres est apparemment loin derrière le Groupe Addoha. «Nous ne sommes plus focalisés sur le nombre de logements construits. Ce qui intéresse tous nos partenaires, à commencer par moi, en passant par les banquiers et les investisseurs, c’est le cash qu’on dégage. Notre point d’orgue à présent c’est à la fois la rentabilité et la compression des frais financier», tranche-t-il pas peu fier des résultats de son Plan. «Nous avons encaissé 18 milliards de dirhams en deux ans, réduit notre besoin en BFR à 45%. Aujourd’hui, Addoha est forte d’un rendement par action avoisinant les 6%, l’un des plus haut du marché. Pour couronner le tout, nous distribuons 80% de nos résultats en dividendes. Citez-moi une entreprise qui en fait autant tout en conservant une bonne santé financière?» déclare-t-il.
Le milliardaire originaire de Fès est-il revenu à ses fondamentaux après s’être brulé les ailes à cause de son ambition dévorante? En focalisant sur l’assainissement de sa surface financière, il a adopté une stratégie de repli positif. Fini la boulimie de conquête et les extensions: cette course effrénée à la taille qui a suivi l’introduction en bourse en 2006. Place désormais à une approche quasi comptable où chaque centime compte. En switchant d’une production de 30.000 en moyenne à 13.000 logements par an, Sefrioui réduit sa voilure, montrant, de ce fait, patte blanche et prouvant à qui de droit qu’il a bien assimilé sa leçon, sans toutefois brader son empire. Par conséquent, le PGC répond, en effet, à deux impératifs. Le premier, d’ordre conjecturel, imposé par un marché toujours en berne; le second atténuant une ambition qui lui a valu sa mise en quarantaine symbolique…
Ce qui est sûr c’est que Sefrioui reste incontournable dans le secteur. Boudé par le Palais, il a su transformer cet écueil en opportunité, rebondissant sous les traits d’un gestionnaire rationnel qui place l’efficacité financière au-dessus de tout. Celui qui a vendu plus de 220.000 logements sociaux, depuis son lancement dans l’immobilier en 1987, a facilité, grâce à ses concepts «Ch’ra Btamane Lkra» et le guichet unique, à plus d’1 million de Marocains à revenus modestes l’accession à la propriété. En se rapprochant de l’Etat durant les années fastes du boom de l’immobilier, il a non seulement pu bâtir sa fortune, mais surtout acquérir plus de 4.000 hectares de foncier de premier choix à des prix battant toute concurrence. Une cagnotte qui vaut aujourd’hui, selon les dires même de Sefrioui, 2,5 fois son coût d’achat, soit 25 milliards de dirhams valeur marché.
Si cette mine d’or, constituée à 30% de terrains destinés au logement de luxe, est gérée en bon père de famille, peut permettre à Anas Sefrioui de générer encore plus de liquidités que n’importe quel promoteur de la place, autant dire que l’empire Addoha a encore de beaux jours devant lui. «Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort», disait Nietzsche. Cet adage, Anas Sefrioui pourrait tout à fait le faire sien.