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Le sursaut d’orgueil de melilla

Economie janvier 2017

Le sursaut d’orgueil de melilla

L’autorité portuaire de Melilla annonce l’extension de son port. Objectif: contrer la concurrence de Nador West Med. Mais le doute plane autour du poids et de la viabilité du projet.

Sergeyco, entreprise espagnole spécialisée dans l’investigation géotechnique, a été retenue par l’autorité portuaire de Melilla afin de réaliser des études de faisabilité maritime dans la région pour le projet d’extension du port de l’enclave. «C’est un projet qui ne date pas d’aujourd’hui, il est sur la table depuis une quinzaine d’années. Des plans et études ont été faits, mais sa réalisation traine toujours», nous confirme un expert maritime. Cette annonce vient aujourd’hui répondre au fait que les autorités de Melilla observent une progression continue du projet de Nador West Med (NWM), ce qui constitue, de fait, une menace à laquelle l’enclave doit faire face au plus vite.

Mais le Port de Melilla peut-il rivaliser avec celui de Nador West Med? Cette extension constitue-t-elle une menace pour le port marocain? La réponse de Mohamed Jamal Benjelloun, directeur général de Nador West Med, est claire: «Je ne considère pas que le port de Melilla puisse constituer une concurrence pour Nador West Med. De toute façon, si concurrence il y a, elle sera la bienvenue!» En ce qui concerne son état d’avancement, le projet de Nador West Med entame aujourd’hui la phase d’installation des chantiers, car toutes les études commerciales et techniques ont été clôturées. Donc, conformément aux prévisions et plannings, il sera opérationnel en 2021. NWM sera construit sur le site stratégique de la baie de Betoya, située sur la façade ouest du Cap des Trois Fourches, à moins de 250 miles (400 km) du détroit de Gibraltar et ce, en face des principales routes maritimes est-ouest des trafics conteneurs et produits pétroliers. En fait, le Maroc assure aujourd’hui une vitesse de croisière dans le domaine maritime, qui contraste avec celle de la région de Melilla. Le Projet de Nador West Med a été mis en place dans une logique globale de développement de la région de l’Oriental. En effet, «nous ne pouvons pas développer l’Oriental s’il n’est pas connecté à l’international. Ainsi, la région a bénéficié d’énormément d’investissements publics qui ont touché l’ensemble des secteurs. Et vu l’intérêt stratégique de la région, plusieurs liaisons ont été développées ou sont en cours de développement, notamment ferroviaires, terrestres, aéroportuaires et portuaires», explique Benjelloun.

Le Projet Nador West Med a été mis en place dans une logique globale de développement de l’Oriental

Défis de taille
En tout cas, pour développer un port comme celui de Melilla, sachant que la ville ne s’étend que sur quelque 14 km² de superficie, il faudrait grignoter sur la mer. «Là, les choses se corsent, dans le sens où il y a un risque de piétiner sur les eaux marocaines ou encore de toucher l’entrée du port de Bni Enssar (Nador). Ainsi, il y a plusieurs considérations techniques et surtout politiques qui ne seront sûrement pas réglées dans l’immédiat. C’est en effet un travail de longue haleine», martèle notre expert maritime. Cela pour dire que c’est exactement le plan de l’autorité portuaire de Melilla. Elle ambitionne de doter son port d’une superficie additionnelle de quelque 25 hectares sur l’espace maritime, moyennant un investissement initial de 200 millions d’euros, comparé à un investissement de plus de 6 milliards d’euros à Nador West Med, pour une superficie qui avoisine les 2.000 hectares. En effet, hormis le montant d’investissement, l’autorité portuaire de Melilla ne donne pas plus de détails techniques sur cette extension, notamment la capacité d’accueil additionnelle de conteneurs ou encore le nombre de quais qui seront mis à disposition des différents navires qui pourront y accoster. «Cette expansion n’est pas viable. Le port ne pourra jamais rivaliser avec les installations de Nador West Med. Ce n’est pas le même ordre de grandeur», assure Najib Cherfaoui, expert maritime. De plus, se procurer des matériaux pour la mise en place de cette extension, notamment le sable, serait très coûteux. De prime abord, on retrouve la question des ressources énergétiques. Les responsables du projet de Melilla reconnaissent que le projet fait face à la cherté et surtout à la rareté des ressources énergétiques. Pour rester dans la comparaison entre les deux ports, selon le dernier rapport annuel du Port de Melilla datant de 2014, quelque 260.000 conteneurs EVP (Equivalent vingt pieds) y sont traités. Cette capacité est loin de concurrencer celle de Nador West Med qui table sur 3 millions de conteneurs avec possibilité d’augmentation de cette capacité de 2 millions de conteneurs additionnels. D’un autre côté, et sachant que Melilla affiche un grand déficit en infrastructures par rapport aux autres villes espagnoles et étant donné l’inexistence d’autres modes alternatifs de connexion terrestre, le gouvernement de la ville autonome de Melilla et son autorité portuaire ont mis toute leur énergie dans l’extension externe du projet. Ce dernier permettra selon les dires de Miguel Marin, président de l’autorité portuaire de Melilla, «un nouveau souffle économique à la ville, avec la création de quelque 2.500 emplois directs et indirects», un chiffre considérable sachant que l’enclave est l’une des régions espagnoles les plus touchées par le chômage. Seulement, le projet est décrié par la société civile. Selon l’ONG locale Guelaya, la ville n’a pas besoin de procéder à ces travaux de réaménagement. De plus, ajoute l’organisme, le projet ne tient pas à cause du manque de viabilité financière, sans oublier que les travaux peuvent porter préjudice à l’écosystème marin.

Atouts mis en avant
Afin de viabiliser leur projet d’extension, les autorités melilliennes mettent toutes les chances de leur côté. C’est ainsi que le programme de développement du port fait miroiter aux futurs opérateurs une panoplie d’avantages. Ainsi, le port devrait jouir du statut de «port européen» et donc offrir davantage de garanties en termes de régime fiscal et économique aux investisseurs qui voudront s’y installer. Et comme Melilla est une zone franche, les responsables du port annoncent des taxes portuaires beaucoup plus compétitives, ainsi qu’une exonération des taxes sur les hydrocarbures, l’alcool et le tabac. Le gouvernement melillien devrait également profiter de l’extension de son port pour déplacer toutes les industries à haut risque situées au centre de la ville. Ceci pour libérer une superficie approximative de 90.000 m² au profit de l’urbanisation de la ville. Anticipant ainsi l’éventuelle hausse du trafic dans la région méditerranéenne, surtout avec la mise en place de Nador West Med, le Port de Melilla entend réorganiser ses zones de trafic avec la création d’un nouveau terminal à conteneurs, ceci pour stimuler les exportations et le commerce maritime avec l’Algérie. «Ces ambitions considérables risquent tout simplement de ne pas être réalisées. Vue la taille très limitée du port de Melilla, il ne servira en fin de compte qu’au stockage des conteneurs vides du Port d’Algesiras!», martèle un expert. En effet, il faut savoir que le port d’Algerisas dispose de grandes quantités de conteneurs vides qui occupent beaucoup d’espace utile et qu’il stocke aujourd’hui à Tanger Med.
Ainsi, avec le succès que rencontre Tanger Med dans le pourtour méditerranéen et international, couplé au succès auquel Nador West Med est promis, il est tout à fait légitime pour le Maroc de se positionner en tant que puissance maritime mondiale. «La réaction des autorités melilliennes est plus politique qu’autre chose; elle perd du poids par rapport aux autres villes espagnoles. En plus du fait que la région de l’Oriental est en fort développement. La ville est en train de suffoquer!», affirme un expert préférant garder l’anonymat. En tout cas, si la mise en place de ce projet d’extension peut s’interpréter comme une concurrence économique envers le Maroc, c’est en réalité une concurrence de positionnement régional, par rapport au développement de l’Oriental.