Ahmed Kabbaj,PDG SGTM

Interview novembre 2016

Ahmed Kabbaj,PDG SGTM

Contrairement au président de la FNBTP, qui alerte sur la grave crise que traverse le secteur de la pierre, Kabbaj, véritable dinosaure du BTP semble, lui, faire preuve de plus d’optimisme. Cherchez l’erreur!

Nous sommes à la veille d’un nouvel exécutif. Si vous aviez le chef du gouvernement, assis là en face de vous, que lui diriez-vous?
Je vais lui dire que l’entreprise nationale est un bel outil mis à disposition du gouvernement pour faire travailler les gens. L’expertise internationale est sollicitée certes sur de nombreux aspects, mais elle ne devrait pas se faire au détriment de l’ingénierie marocaine. Nos entreprises n’ont rien à envier à leurs homologues internationaux. Il faut croire au potentiel de notre entreprise marocaine.

Quel bilan faites-vous de la conjoncture actuelle? Quel levier actionner, selon vous, pour stimuler l’économie?
Notre pays connaît une dynamique sans précédent. Ces dernières années, plusieurs projets structurels ont été lancés, je cite entre autres la LGV et le projet portuaire Nador West Med. Des projets qui ont nécessité bien entendu l’intervention des banques. Après les déboires de quelques entreprises, les banques sont devenues naturellement frileuses et plus sévères en exigeant davantage de garanties. C’est surtout des entreprises qui se sont aventurées dans des métiers qu’elles ne maîtrisaient pas et qui se sont retrouvées, du jour au lendemain, criblées de dettes.

La frilosité de la conjoncture a-t-elle eu un effet sur votre rythme de production?
Non, ni peu ni prou. Notre volume d’affaires est en croissance linéaire depuis des années. A fin 2016, nous franchirons le seuil des 3 milliards de dirhams de chiffre d’affaires, soit une hausse de plus de 10%.

Vous avez décidé de nous accueillir dans le port de Safi que SGTM construit, quel potentiel recèle un tel ouvrage portuaire?
Le port de Safi revêt avant tout un enjeu stratégique pour la région. Il s’agit là du deuxième port en cours de construction après celui de Tanger. C’est un projet structurel pour SGTM qui accompagne toute l’industrie de la région, s’agissant aussi bien de la nouvelle centrale thermique que de l’activité de l’OCP. L’activité commerciale actuelle de l’ancien port sera transférée sur le nouveau port. L’ancien port connaîtra, pour sa part, une toute autre dynamique et se métamorphosera en un port de plaisance. Dans le plan de charges de la SGTM, c’est le plus gros ouvrage que nous avons actuellement.

Justement, où en êtes-vous par rapport à l’état d’avancement du chantier?
Nous sommes à 70% de l’avancement global sur l’ensemble du projet. Par Business Unit, nous sommes, à 90% en ce qui concerne la fabrication des blocs en béton et 80% en production de matériaux. Mais nous ne nous occupons pas uniquement de la construction du port, toute la partie étude du projet nous a été également confiée depuis la campagne de reconnaissance géotechnique jusqu’au moindre détails de construction. La phase de reconnaissance géotechnique consiste à identifier la nature du sol sur lequel seront fondés les ouvrages. Ce qui nécessite des équipements maritimes conséquents.

Autant dire que les conditions de travail sont très sévères…
Nous sommes ouverts sur l’océan atlantique sans aucune protection. La mer de Safi est exposée à des rafales de vent qui génèrent des phénomènes de houles de 7 à 8 mètres.

Quel est votre champ d’intervention eu égard à ces contraintes?
Nous intervenons 5 à 6 mois seulement par an. Pour faire un port, il faut commencer d’abord par régler les problèmes de fondation pour que l’embasement puisse supporter le poids de l’ouvrage. Nous avions le choix entre deux solutions, celle de départ qui consiste à enlever toute la base et la remplacer par un sol plus consistant et une solution plus technique pour laquelle nous avons opté. Au lieu d’enlever le sol, on le cloute et on le renforce avec des colonnes ballastées qui viennent en soutien à la digue. Une fois que la digue est faite, on le protège de part et d’autre avec des blocs en béton armé.

C’est le premier port de SGTM. Comment avez-vous remporté ce marché?
Notre société a remporté ce projet grâce à deux innovations. Premièrement, au lieu d’enlever le sol et de le restituer à nouveau, ce qui nécessitait à l’époque des quantités énormes de matériaux, nous avons opté pour une méthode qui consiste à garder le même sol et le clouter. En second lieu, la technologie qui nous permet de poser ces acropodes* et supprimer par la même occasion les aléas de pose des blocs. Avant, pour ramener un acropode mal posé en surface, il fallait déplacer une trentaine autour. Je vous laisse imaginer la perte de temps et d’argent engendrée.

Ce projet d’infrastructure de Safi prévoit l’aménagement d’un nouveau port charbonnier, des installations industrielles et portuaires pour le traitement des phosphates du groupe OCP…
L’OCP construit une énorme unité de production d’engrais, à laquelle s’ajoute la centrale thermique appartenant à l’ONE, dont la capacité de production avoisine les 1.320 MW et qui doublera de capacité à l’issue de sa deuxième phase. Le port de Safi est un port charbonnier. Son rôle principal sera de permettre l’acheminement du charbon jusqu’au niveau de la centrale thermique. Nous faisons des quais charbonniers où des navires vont venir décharger leur cargaison et qui va être acheminée par la suite jusqu’à la centrale thermique. Et il y aura un deuxième quai pour l’exportation du phosphate, qui va être attenant à la digue principale.

Le rythme de progression des chantiers continuera-t-il sur cette lancée?
Je l’espère. Et je pense que oui. Vous savez, comme dirait l’adage, quand le bâtiment va tout va. Et je pense que le Maroc a besoin de structure. Et il n’y a aucune raison que ça s’arrête. Le Maroc a besoin de s’équiper en Energie, en Industrie. A mon avis, le véritable levier de croissance sur les années à venir sera la dynamique du développement durable.

SGTM, c’est avant tout une success story familiale. Qu’est-ce qui motive la vision globale de l’entreprise?
(Rires). C’est une motivation que nous avons eue depuis toujours. Nous avons moi et mon frère fondé la SGTM en 1971 et avons eu, depuis, une croissance constante avec un petit creux entre 2010 et 2012.

Le marché se fait l’écho de votre hyper-compétitivité vis-à-vis de vos concurrents frontaux, sur certains appels d’offres: Morocco Mall, Nador West Med…
C’est purement technique avec un effort sur le volet administratif. Sur Nador West Med, à titre d’exemple, nous avons réussi à placer une offre 12% plus compétitive que celles de nos concurrents. En général, lorsque vous décrochez un chantier comme celui-ci, vous serez amené à sous-traiter un certain nombre de prestations, à l’instar du dragage, un métier qui requiert beaucoup de technicité. Pour le Nador West Med, au lieu d’une digue normale, nous fabriquons, dans un premier temps, des digues à caissons. Une fois construits à mi-hauteur, les caissons seront mis à l’eau et leur construction se poursuit alors à flot. Ils seront remorqués vers leur emplacement dans le prolongement de la digue et remplis de ballaste. Ce qui fait que nous avons la même quantité de béton qu’un ouvrage classique, mais avec des caissons. L’économie de matériaux est énorme puisqu’une digue à caisson n’a pas de protection, du fait que c’est la masse de la stature en béton qui fait la digue. Dans le cadre du projet, le dragueur est parti prenante du fait qu’il est cotraitant. En résumé, je dirais que c’est le mix entre des innovations techniques et une innovation en termes de gestion qui nous a permis de remporter ce marché.

Pourquoi ne pas faire profiter l’Afrique de votre savoir-faire?
Justement, c’est au programme. Nous travaillons actuellement sur le barrage Samendini au Burkina Faso et nous avons restauré un autre barrage dans ce pays. Ce dernier menaçait plusieurs centaines d’hectares de cannes à sucre et une population de plus de 60.000 habitants. En Côte d’Ivoire, nous nous inscrivons dans le projet de sauvegarde et de valorisation de la baie de Cocody de la capitale économique, Abidjan. Il va sans dire que les tournées de Sa Majesté en Afrique nous ont été extrêmement bénéfiques. Et pas qu’à nous d’ailleurs. Les entreprises marocaines ont un crédit auprès des marchés africains dont ils doivent profiter, à condition d’être sérieux.

Oui, mais vous vous y êtes pris avec un peu de retard, non?
Vous savez, il y a des règles de croissance qu’il faut respecter. Et l’Afrique reste un marché très difficile. D’abord, les pays sont structurés administrativement, avec beaucoup de bureaucratie et une fiscalité complexe. Ce n’est pas évident de s’exporter en Afrique, mais il n’est pas évident non plus d’exercer au Maroc (Rires). Les étrangers qui arrivent sont surpris par la qualité de notre administration. Et si certains marchés ont été résiliés avec des entreprises étrangères, c’est parce que celles-ci ne prennent pas au sérieux l’administration marocaine.

Que reprochez-vous à l’administration?
Je ne lui reproche rien, au contrare. Sur le pont du Loukkos, par exemple, les Italiens ont décroché initialement le contrat avec une offre inférieure de 9% à celle établie par SGTM. Dès qu’ils ont fait le premier pieu, ils ont envoyé une réclamation de 22 millions d’euros. L’administration a résilié de suite leur contrat. C’est pour vous expliquer qu’il n’y a pas moyen de gagner de l’argent sur l’incompétence de l’administration. Et ça surprend beaucoup de gens. Pour nous, ces exigences draconiennes mises en place par l’Etat sont gage de sérieux et l’on fait avec. Et je peux vous garantir qu’ils nous apprennent notre métier. C’est loin d’être une administration inerte mais plutôt partie prenante.

Vous aviez prévu, en 2009, d’introduire le groupe en bourse. Le projet est-il encore d’actualité?
Effectivement, nous avions fait savoir notre intention de rejoindre la cote. Avec du recul, je dirais que c’était annoncé dans la précipitation… Il y a eu à l’époque la chute de Lehman Brothers qui m’a dissuadé. Aujourd’hui, je suis content de ne pas l’avoir fait. Au regard des dégradations que connaissent certaines entreprises en bourse, je préfère rester maître chez moi.

C’est donc à barrer d’un trait rouge?
Tout dépend de l’évolution de la conjoncture. Si les marchés deviennent plus attractifs, pourquoi pas? Et ce sera d’autant plus bénéfique au groupe. Ce faisant, la santé financière de SGTM est excellente, simplement, il n’y a pas urgence!

Vous avez refusé d’intégrer le “club des  champions”…

Pffff!

The patriot

On ne plaisante pas avec Ahmed Kebbaj. Plutôt du type méfiant, cet ingénieur à la tête du mastodonte marocain spécialiste des grands ouvrages se prête difficilement au jeu des médias. Cette fois-ci, pour EE, il fait exception. Fervent défenseur du made in Morocco, il nous reçoit en plein chantier, dans l’ouvrage portuaire de Safi. Sur la digue principale du port, il nous explique, casque vissé sur la tête, qu’il sait tout faire, y compris des centrales nucléaires. Ses détracteurs lui reprochent de tirer les prix vers le bas. «Nous faisons beaucoup d’innovation pour rester à un tel niveau de compétitivité», se défend-il. Ses partisans parlent, eux, d’un homme engagé, d’un battant avide de défis à relever. En lisant entre les lignes de son propos, on sent que Kabbaj souhaitait passer deux messages clés: D’abord calmer les critiques visant le retard pris par le chantier du port de Safi, et deux, clamer haut et fort la suprématie de l’ingénierie marocaine sur ses concurrents étrangers.