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à la recherche du modèle perdu

Enquête juillet 2016

à la recherche du modèle perdu

Entre choix approximatifs du passé et risques de surendettement, le pays cherche encore les voies de son émergence.

C’est quasiment tout le gouvernement qui a fait le déplacement à l’événement organisé au palais des congrès de Skhirat sur le modèle de développement marocain les 2 et 3 juin dernier. Un événement lancé par une association de cadres du ministère des Finances, celles de l’Inspection générale, mais avec une débauche de moyens rarement vue auparavant. Outre l’entête de l’affiche arborant fièrement le haut patronage du roi au-dessus des emblèmes du Royaume du Maroc, l’événement était organisé en partenariat avec le ministère des Finances qui a déployé ses moyens pour le réussir. Certaines invitations étaient même envoyées par le ministre himself. En bas de l’affiche, quatre logos sont mis clairement en évidence: à côté de celui de la CDG apparaissaient Holmarcom, Saham et Akwa. Un événement hautement politique donc où de nombreux messages ont été soigneusement distillés à l’encontre du gouvernement et plus particulièrement à son chef PJDiste Abdelilah Benkirane. Celui-ci a pris la parole lors du panel d’ouverture aux côtés de Mohammed Boussaid, Miriem Bensalah, Moulay Hafid Elalamy et Aziz Akhannouch. Le message est clair et la mobilisation totale: il faut doper l’économie marocaine qui ronronne ces dernières années. En réalité, il s’agissait d’assises officieuses de l’économie dont beaucoup d’intervenants n’ont pas hésité à rappeler la similitude des thèmes avec ceux du fameux G14 instauré par feu Hassan II au crépuscule de son règne. Car l’heure est, semble-t-il, grave et le parallèle avec le début des années 80 (le triste souvenir du pré-ajustement structurel) a de nombreuses fois été évoqué.

Croissance en berne
Plusieurs panelistes ont ainsi souligné que le modèle de développement marocain malgré le fait qu’il génère une croissance de plus en plus stable, ne se traduit pas forcément par suffisamment d’emplois créés. En outre, cette croissance, fortement budgétivore en termes d’investissements publics, n’engendre pas des investissements privés à la mesure de la dépense budgétaire consentie. Le Maroc truste ainsi la troisième position mondiale en termes de niveau d’investissement rapporté au PIB, à savoir 28% entre 2000 et 2013* (constitué majoritairement d’investissements publics) juste derrière la Corée du Sud et la Chine.
Ainsi, selon le dernier rapport du HCP sur le rendement du capital physique présenté en janvier 2016, les dépenses d’équipement du budget de l’Etat sont passées de près de 15 milliards de dirhams par an durant les décennies 80 et 90 à une moyenne annuelle de 32 milliards de dirhams durant la décennie 2000, avec une accélération pour atteindre près de 42 milliards par an depuis 2007. De même, les dépenses des établissements et entreprises publics sont passées de 25 milliards de dirhams par an en moyenne au début des années 2000 pour atteindre 116 milliards de dirhams en moyenne durant 2014-2015. Dans ce cadre, l’investissement a été multiplié par trois fois entre 2000 et 2014 (d’environ 98 milliards de DH à près de 273 milliards) et le taux d’investissement global est passé de 24,8% en 1999 à 35,1% en 2010 et à 32% en 2014.  

La dette s’est accrue 11 fois plus rapidement que l’activité économique qu’elle est censée générer

Investissements inefficaces
Là où le bât blesse, pourtant, c’est que cet effort d’investissement n’a généré qu’un petit 3,2% de croissance sur la période de 2000-2014 avec un taux d’emploi de la population qui a baissé. Ce dernier est d’un peu plus de 40% en 2014 alors qu’il frôlait les 50% en 2000. Le modèle adopté est donc destructeur d’emplois sur le long terme. Un constat souligné à Skhirat aussi bien par le représentant de la Banque mondiale que par ceux de la BAD et de l’OCDE et repris en chœur aussi bien par la représentante du patronat que par des cadres du ministère des Finances et autres experts invités à l’événement.
On est donc loin d’être un pays émergent, comme nous aimons à le croire, mais  bien un pays à revenu moyen inférieur où les sources de distorsions et de gaspillages sont considérables et qui semble avoir égaré ses moteurs de croissance. A cela s’ajoute un train de vie bien supérieur aux moyens dont nous disposons. Ainsi, depuis 2007, une partie de l’investissement est directement financé à travers le déficit budgétaire sans que cet investissement n’induise une croissance soutenue. Et avec l’orientation du modèle vers la consommation intérieure (tout en décourageant la production), les déficits jumeaux* semblent devenir structurels et non conjoncturels rendant la dynamique de la dette indépendante de la croissance. Ainsi, alors que le taux moyen de croissance économique entre 2011 et 2015 avoisinait les 4%, l’encours de la dette du trésor à lui cru de 44% en passant de 430 milliards de dirhams à 620 milliards de dirhams au troisième trimestre 2015. C’est-à-dire que la dette s’est accrue 11 fois plus rapidement que l’activité économique qu’elle est censée générer. Un chiffre effrayant quant aux perspectives pour le futur. Et cela sans compter la dette garantie par l’Etat aux établissements publics comme l’OCP, Autoroutes du Maroc, L’ONCF, etc. Celle-ci a cru de 77% pour la même période en passant de 105 milliards à plus de 177,6 milliards de dirhams. En comparaison, sur la période 2007-2011, l’encours de la dette du trésor n’a cru que de 30% pour un taux de croissance moyen du PIB de près de 4.5%. Une croissance donc plus soutenue pour un endettement moindre. La dette garantie a, elle, cru de 60% sur la même période. 

Endettement alarmant
Cette accélération de l’endettement est intimement liée à la faiblesse des niveaux de la croissance économique et de l’épargne nationale. Ainsi, alors même que le niveau d’investissement reste élevé, le niveau d’épargne national ne cesse de baisser, du fait de la faiblesse de la création de valeur ajoutée. (voir graph)
Ainsi, la rupture entre niveau d’épargne nationale et celui de l’investissement est à dater de 2007. Alors qu’avant cette date, les niveaux d’épargne dépassaient de 2 à 4 points de pourcentage ceux de l’investissement après 2007, c’est exactement le contraire qui va se passer. Le gap entre épargne et investissement va même atteindre 10% en 2012 creusant automatiquement, plus que proportionnellement, le niveau d’endettement. En 2014, ce gap se situait à 6%. Cette tendance structurelle est ainsi appelée à continuer du fait des niveaux bas de croissance économique qui ne permettent pas de créer suffisamment de valeur pour générer de l’épargne. L’économie est ainsi dopée à l’investissement sans créer de la croissance, ce qui implique un creusement de la dette. Ce qui porte Shanta Devarajan, l’économiste en chef pour la région MENA Banque mondiale, à déclarer à Skhirat, suite à une question d’Economie&Entreprises: «l’allocation de l’investissement public n’est pas optimale, celle-ci n’implique pas une amélioration du coût de l’investissement privé et fait que cet investissement est lui aussi sous-optimal». En d’autres termes, le modèle de croissance adopté par le Maroc n’est pas soutenable, d’autant plus qu’on s’endette pour maintenir ce taux d’investissement, ce qui renchérit d’autant plus ce même investissement.

L’économie est dopée à l’investissement sans créer de la croissance

La productivité fait défaut
En termes économiques, cela signifie que la productivité, aussi bien du capital que du travail est faible. En fait, ce qui est soulevé ici est la pertinence des choix de modèle de croissance et d’investissement. Toujours selon l’enquête du HCP sur l’investissement, entre 1998 et 2014, la structure de l’investissement par produit montre que le bâtiment et travaux publics (BTP) constitue la principale composante d’investissement durant la période 2000-2014, «notamment sous l’effet de l’ampleur de la contribution du secteur public en termes d’investissements en infrastructures économiques et sociales», précise le rapport. L’investissement en BTP a représenté 47,3% par an en moyenne de l’investissement total à prix courants. Il est suivi de l’investissement en produit industriel qui a représenté 38% et celui en services avec 12%, alors que le produit agricole n’a représenté que 2,7%. L’industrie et l’agriculture ont vu leur niveau d’investissement moyen, soit stagner, soit baisser. C’est le cas de l’agriculture qui n’a connu un regain d’intérêt qu’à partir de 2008, avec la mise en place du plan Maroc vert et ses milliards de dirhams de subventions et d’investissements publics, avec un niveau d’investissement de 10% par rapport à sa valeur ajoutée.

L’industrie et l’agriculture ont vu leur niveau d’investissement moyen, stagner ou baisser

Le moteur grippé
Selon les statistiques du HCP, le secteur agricole n’a cessé de perdre des postes d’emploi durant toute la période 1999-2014, de l’ordre de 13.600 en moyenne annuelle et particulièrement de manière aiguë entre 2008 et 2014, avec 23.900 pertes d’emploi par an. De même, le secteur de l’industrie a perdu en moyenne 7.500 postes d’emploi par an durant l’ensemble de la période et plus précisément de manière significative entre 2008 et 2014 avec 16.500 pertes d’emploi par an. Le secteur des services a pu créer des emplois qui ont largement absorbé les pertes observées au niveau de l’agriculture et de l’industrie. Ce secteur a créé, et de manière soutenue, 84.500 postes d’emploi en moyenne annuelle entre 1999 et 2014. Une conséquence d’une réorientation de l’économie des secteurs productifs comme l’industrie et l’agriculture vers des secteurs non productifs, comme le négoce et les services à faible valeur ajoutée, comme ceux générés par le BTP, le tourisme et l’offshoring. Partant de là, et malgré les plans sectoriels financés à coups de milliards de dirhams et avec l’assèchement des moyens publics induits par le surinvestissement dans l’infrastructure, la dépense publique a été largement inefficace à créer une croissance durable caractérisée par une augmentation de la valeur ajoutée et un renforcement des structures productives. Tout ceci fait qu’aujourd’hui ce levier est inopérant. Au contraire, la dépense publique génère plus de dette qu’elle ne crée de valeur. Une situation alarmante qui a fait réagir l’Etat en lançant la réflexion sur quel modèle de développement suivre pour atteindre l’émergence. Une urgence relevée par le roi dans son discours du 20 juillet 2014 avec la fameuse interrogation «dans quelle catégorie peut-on classer l’économie nationale, par rapport à d’autres pays? Peut-on le considérer comme un pays compétitif, ou le ranger parmi les Etats émergents?». Une interrogation en haut lieu qui commence à trouver écho progressivement chez les autres acteurs et qui rappelle la situation du début des années 80 où les déficits se creusaient, la dette grimpait et les moteurs de la croissance s’étaient grippés.