Comment sortir de L’impasse

Economie avril 2016

Comment sortir de L’impasse

L’économie marocaine est aujourd’hui en panne. Yasser-Yiddir Tamsamani, économiste senior auprès de l’OCP, propose ici quelques pistes de relance. Investissement public et dette ciblée sont quelques mots clés.

L’économie mondiale tourne aujourd’hui au ralenti et deux des plus grands pays émergents (le Brésil et la Russie) sont déjà en récession depuis 2015. Pis encore, les perspectives de croissance n’augurent rien de bon et les institutions internationales ont entamé à tour de rôle des révisions à la baisse de leurs prévisions économiques pour 2016: le Fonds Monétaire Internationale baisse ses prévisions du taux de croissance mondial de 0,2 point par rapport à son dernier rapport de 2015 en le portant à 3,4%. La Banque mondiale, quant à elle, est plus pessimiste sur les risques qu’encourt l’économie mondiale et mise sur un taux de croissance d’à peine 2,9% en l’abaissant de 0,4 point.
Sur les causes derrières ce ralentissement, les économistes sont partagés entre les keynésiens qui pointent du doigt le déficit de la demande effective induite par la marche forcée et coordonnée vers la consolidation budgétaire, la montée des inégalités de revenus et la rechute du commerce international et les néoclassiques qui l’expliquent par le recul de la productivité et la faible portée de la dernière vague du progrès technique dans le numérique et la robotique.
Du côté du Maroc, son économie pâtit également d’un régime de croissance molle, mais qui n’a rien en l’occurrence de conjoncturel en lien avec l’évolution récente de l’économie mondiale. Le taux de croissance économique au Maroc était historiquement bas en se reportant soit à son potentiel, soit au taux permettant d’absorber les vagues de jeunes arrivant sur la marché du travail et de réduire le chômage à un niveau acceptable.
Par ailleurs, les deux explications citées plus haut se valent dans le cas du Maroc. Durant la période récente, le manque de dynamisme de la croissance est dû à l’insuffisance de la demande et particulièrement du côté de l’investissement public qui peine à jouer le rôle de locomotive de l’activité économique. Il s’explique également par une faible productivité des facteurs de production induite par un rythme ralenti d’accumulation du capital physique et un bas niveau des qualifications de la force du travail. Dans une perspective de mettre l’économie sur une trajectoire de croissance plus élevée et comme nous l’enseignent les expériences des pays d’Asie sud-est, l’intervention publique précède et prépare a priori toute amélioration de la productivité et montée en gamme dans les chaines de valeur en mettant ainsi toutes les chances du côté du tissu productif national pour se positionner davantage dans les secteurs de l’avenir.

Un régime de croissance molle qui perdure
L’économie marocaine croit en moyenne à 4% par an durant la dernière décennie, soit un rythme largement inférieur à son potentiel estimé à 8% par le Haut-Commissariat au Plan. Ce taux reste aussi insuffisant comparativement aux 6,5% par an que nous estimons (dans un travail antérieur) nécessaire pour désamorcer les tensions sociales et réduire ne serait-ce que d’un point le taux de chômage sur une durée de trois ans.
Cette atonie est de nature structurelle et dure depuis une cinquantaine d’années avec des taux de croissance toujours faibles (4,5% en moyenne dans les années 70 et 3% dans les deux décennies qui suivent). Il n’est ainsi aucunement lié à la morosité ambiante de la conjoncture internationale. Cette dernière joue, au contraire, en faveur de l’économie nationale via le canal de baisse des prix des énergies et celui de l’appréciation du dirham par rapport à la monnaie unique.
Bien que le Maroc ait fait le choix d’une ouverture commerciale tous azimuts, son économie reste encore relativement déconnectée du cycle économique mondial, du fait de l’étroitesse de sa taille, du faible poids de son secteur industriel et du manque d’attractivité de son marché financier. Donc, il s’agit d’un problème structurel interne dont les solutions ne peuvent être portées que par des politique publiques volontaristes et bien ciblées.

La conjoncture est propice à une politique volontariste d’investissement public au Maroc

Comment sortir de cette impasse?
Qu’on soit convaincu que la sortie de ce régime de croissance molle est tributaire d’un choc positif de la productivité ou qu’elle passe par une hausse de la demande effective, le seul levier dont dispose, dans les deux cas, les pouvoirs publics est celui de l’investissement public massif et ciblé. Car ce dernier permet d’une part de préparer le terrain à un choc de productivité et une montée en gamme de la production domestique en finançant des activités en amont de tout processus de production (infrastructure, recherche et développement, santé, etc.) et dont l’initiative privée ne jugerait pas opportun de s’y positionner. Des activités qui se caractérisent particulièrement par un retour sur investissement décalé dans le temps, un bénéfice social qui dépasse le coût privé et un ruissellement de leurs fruits à l’ensemble de l’économie en profitant à une multitude d’acteurs et évitant, en corollaire, toute position de monopole privé et de rente. D’autre part, de nombreuses études sérieuses, menées des fois au sein même des organismes internationaux historiquement conservateurs, démontrent, particulièrement dans une phase de sous-utilisation des capacités de production comme c’est le cas au Maroc, un effet d’entrainement important de l’investissement public sur la demande effective et in fine sur la production. Un point du PIB d’investissement public supplémentaire devrait se traduire par une augmentation de la production plus que proportionnelle.
En outre, la conjoncture internationale et nationale est aujourd’hui propice à une politique volontariste d’investissement public au Maroc: avec une abondance de liquidité à l’échelle internationale et la bonne notation (investment Grade) dont bénéficie le Maroc, les conditions de financement sont plus que jamais favorables; un taux de croissance, bien que faible, reste tout de même supérieur au taux d’intérêt (majoré d’une prime de risque) dissipant toute crainte liée à l’effet «boule de neige» ou l’insoutenabilité de l’endettement publique et une dette nette du trésor qui devrait être estimée à un niveau très faible vu le poids déjà acceptable (comparativement à d’autres pays similaires) de la dette brute dans le PIB (64% en 2015 contre 90% en Jordanie et en Egypte) libérant plus de marges pour l’action publique.
Un autre élément qui plaide en faveur d’une levée de fonds à l’international, exclusivement à des fins d’investissement, est celui de la nature du régime de change fixe. Une valeur de dirham crédible (qui a su résister aux attaques spéculatives et aux risques des sorties des capitaux) et ancrée sur un panier de monnaies stables réduit le coût de financement de l’investissement public à l’étranger. En faisant rentrer de la devise, les réserves de la banque centrale s’élargissent et la crédibilité du régime de change en place se trouve renforcer. Sur le plan macroéconomique interne, et avec un régime de change de parité fixe, la hausse de l’investissement public génère des effets d’entrainement de plus grande ampleur à partir du moment où l’effet d’éviction liée à l’appréciation de change qu’introduit une telle politique expansionniste serait neutralisé par les interventions de la banque centrale sur le marché de change. Une telle politique volontariste d’investissement public, défendue dans cet article, ne peut nous empêcher de nous rappeler la déception des années 70 lorsque l’investissement public représentait 10% du PIB (contre 5% en moyenne ces dernières années), et qui ne s’est soldé ni par un choc positif de productivité ni par une accélération de la croissance économique.  Bien au contraire, en creusant inutilement l’endettement public, cette politique a fait jeter le pays dans les bras des institutions internationales et de leurs politiques ultralibérales et antisociales. Le choix de la nature des investissements à cette période, qui fut au cœur de l’échec de cette politique, a été soumis à une logique politicienne de gouvernance et de distribution des situations de rente et des faveurs afin de créer ou de maintenir des alliances politiques. Et il n’était guère question d’efficacité économique de ces investissements gage de réussite d’une telle politique, ni de l’ampleur de leurs effets d’entrainement sur l’économie dans son ensemble et encore moins de préparation de l’avenir.