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Le séisme Lafarge-Hoclim

Entreprises avril 2015

Le séisme Lafarge-Hoclim

Avec une part de marché estimée à 55%, le nouvel ensemble sera doté d’un pouvoir de marché incontestable. Chose risquée pour un produit aussi critique. Mais qu’en pense le Conseil de la concurrence ?

Les deux cimentiers Lafarge et Holcim ont annoncé, le 7 avril 2014, leur projet de fusion, avec l’objectif de devenir le numéro un mondial incontesté du ciment. Ils pèsent 220 millions de tonnes de capacité chacun contre 340 millions environ pour le chinois CMGN, leader mondial. C’est une opération d’envergure pour les deux opérateurs, mais aussi pour leurs filiales au niveau mondial. Dans ce sens, le marché cimentier marocain devrait lui aussi subir de grands changements; les deux groupes y tiennent déjà une position de premier plan. Lafarge Maroc revendique ainsi environ 40% du marché quand Holcim Maroc accapare 20%. «Cette fusion est un véritable big bang au niveau mondial. Le marché du ciment ne sera plus le même avec de gros risques de concentration dans des pays comme le Maroc, ce qui soulève des problèmes de concurrence et de positions dominantes», assure Mohamed Chaïbi, président de Ciment du Maroc (Cimar) et de l’APC, association du secteur. En effet, quand la fusion se concrétisera au Maroc, par agrégation simple des deux entités, la part de marché du nouveau groupe atteindra les 60%, ce qui lui confère une position très confortable de leadership, loin derrière Cimar, deuxième avec 23% du marché. Ainsi, le nouvel ensemble Holcim-Lafarge détiendrait six cimenteries avec une capacité de production annuelle de 11,2 millions de tonnes sur les 19,9 que produit le secteur, soit 56% des capacités de production totale du secteur. Ceci avec une forte concentration des capacités de production au niveau de la région du Grand-Centre, à travers la présence de quatre cimenteries, soit les deux-tiers des capacités du nouvel ensemble. A elle seule, la région accapare 2 millions de tonnes de ciment écoulé en 2014, soit 14% des ventes du secteur en 2014.  Ajoutons à cela une présence en solitaire au niveau des régions du Nord et de l’Oriental, à travers les usines de Tétouan et Oujda. Celles-ci disposent d’une capacité de production annuelle cumulée de 3,8 millions de tonnes. 

Le Maroc, un cas à part
Toutefois, il est opportun de souligner que la configuration «post-fusion» du marché cimentier marocain pourrait imposer des opérations préalables de cession d’actifs au niveau national du nouveau géant cimentier. Dans la longue liste préliminaire des cessions proposées aux deux groupes à l’échelle internationale, le Maroc ne figure toujours pas. Cependant, le communiqué des deux groupes n’écarte pas cette possibilité: «Les deux sociétés continueront à évaluer les situations où des désinvestissements pourraient être nécessaires en fonction de l’appréciation des recouvrements géographiques ou de demandes des autorités de la concurrence».
Contacté, les responsables de Lafarge se refusent de divulguer toute information concernant les dessous de la fusion et son impact. «Nous sommes encore au début de l’opération de fusion avec Holcim. Nous sommes toujours deux concurrents dans le marché du ciment», bottent en touche les responsables du groupe.

«Cette fusion est un véritable big bang au niveau mondial. Le marché du ciment ne sera plus le même»

Toutefois, selon les projections d’Attijari Intermédiation, les deux groupes devront céder au maximum une cimenterie au niveau de Casablanca et région). Une optimisation à ce niveau devrait rapporter à Lafarge-Holcim une cagnotte de 3 milliards de dirhams.
«Cette région concentre quatre cimenteries de Holcim-Lafarge ayant une capacité de production de 7,4 millions de tonnes par rapport à une consommation de 5,9 millions de tonnes, soit une surcapacité théorique de 25%», analyse Attijari Intermédiation.
Les cessions d’actifs générées par ce rapprochement stratégique pourraient offrir des opportunités de développement intéressantes pour les concurrents. Deux principaux prétendants sont identifiés. Il s’agit de Cimar et Cimat. Ces deux groupes s’inscrivent en fait dans une logique d’investissement soutenue sur le long terme.
Mais, ce serait le groupe Cimar, filiale d’Italcimenti, qui serait le mieux placé pour acquérir d’éventuels actifs à céder. En effet, toujours selon les experts de la société de bourse, Cimar présente actuellement une structure financière désendettée qui lui permet de se positionner à volonté par rapport à des offres de cession d’actifs. Car, cette société qui est également cotée à la Bourse de Casablanca peut lever suffisamment de fonds pour une éventuelle croissance externe. «Nous restons attentifs à toute opportunité. Peut-être que nous ferons des propositions au cas où des actifs de l’ensemble seront cédés», assure dans ce sens Chaïbi. Cimat, quant à lui, a entamé un cycle d’investissement soutenu sur les cinq dernières années, à travers la construction de deux cimenteries, d’une capacité de production cumulée de 3,2 millions de tonnes. Sur le court terme, le nouvel entrant pourrait difficilement soutenir une telle cadence d’investissement. Cela d’autant plus que la cimenterie d’Anas Sefrioui semble orienter l’essentiel de ses efforts sur l’Afrique.
Autres synergies générées devront porter «d’une part sur la réduction des coûts fixes et, d’autre part, sur l’optimisation du processus de production. Sur ce dernier volet, Lafarge dispose d’une avance technologique considérable qui pourrait être transférée progressivement aux sites industriels de Holcim», selon l’intermédiaire boursier. «L’opération de fusion devrait permettre des économies de charge d’au moins 7,5%. Ce scénario est soutenu par le potentiel important que pourrait offrir le transfert de technologies en termes d’économie d’énergie de Lafarge vers Holcim», explique la même source.

«L’opération de fusion devrait permettre des économies de charge d’au moins 7,5%»

Impact sur les prix
Quel pouvoir de market maker pour le nouvel ensemble? Ce qui est certain c’est que le plus optimiste des observateurs ne s’attend pas à une baisse des prix. «Je ne pense pas qu’il y ait un impact dans le sens d’une baisse des prix du ciment», affirme ainsi Chaïbi. Même son de colche du côté de CFG Group. «Il pourrait y avoir une relative stabilité des prix de vente à l’horizon 2016, en raison de la poursuite de la baisse du prix du coke de pétrole, principal poste de coût dans l’industrie du ciment. Ce qui devrait exercer moins de pression sur les marges opérationnelles des industriels».
Il faut évoquer dans ce sens la baisse de régime enregistrée chez les cimentiers, ces dernières années, avec le retournement de la conjoncture, notamment au niveau de l’immobilier mais aussi au niveau des commandes publiques. En effet, le logement, qui absorbe 80% du ciment produit au Maroc, traverse une période d’essoufflement après plus d’une décennie de forte croissance.
Le segment des infrastructures (16% de la demande nationale) est par ailleurs impacté par la réduction des investissements publics, dans un contexte où le gouvernement est soucieux de réduire le déficit budgétaire.
Ainsi, le secteur a enregistré, en 2014, sa troisième année de baisse consécutive, avec une consommation de ciment en recul de 5,5% par rapport à 2013, à 14 millions de tonnes (après -6,3% en 2013 et -1,6% en 2012).
Donc, il ne serait pas intéressant de baisser les prix du ciment, mieux vaut les maintenir pour compenser les pertes précédentes. Des prix qui sont déjà à des niveaux bien supérieurs à ceux pratiqués dans des économies similaires, telles que l’Egypte ou la Jordanie. Pour un produit aussi sensible, l’Etat devrait réfléchir à un mécanisme susceptible de mieux réguler le pouvoir de marché du nouvel ensemble. Il faut préciser à ce niveau que dépassant les 40% de parts de marché, il tombe sous la coupe d’un avis du Conseil de la Concurrence. Mais ce dernier n’a pas pu se prononcer sur le cas Lafarge-Holcim. Ayant atteint le terme de son mandat, la fusion est passée comme une lettre à la poste via approbation gouvernementale.

Exception marocaine

La fusion Lafarge-Holcim se singularise au Maroc par le fait que les filiales des deux groupes sont toutes cotées à la Bourse de Casablanca. «Une situation quasi unique au monde», assure un analyste. Au processus concernant le droit de la concurrence, viendront donc s’ajouter les aléas du droit boursier. Quelles seront alors les options choisies par les deux groupes pour se rapprocher: OPA, OPE, et maintien, ou non in fine, d’une ou des deux entités cotées à la Bourse de Casablanca? La capitalisation boursière des filiales marocaines se chiffre pour Lafarge Maroc à environ 25 milliards de dirhams et 8,5 milliards pour Holcim Maroc. Dans chaque cas, près de la moitié environ du capital de ces filiales est détenue par des actionnaires extérieurs. Autre particularité, Lafarge et Holcim sont tous deux extrêmement rentables au Maroc avec des taux de marge nette supérieurs à 15% en moyenne ces dernières années. Leur fusion devrait en effet plus que doubler leurs marges qui dépasseraient les 35%.