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Toujours en salle d’attente

Dossier mars 2015

Toujours en salle d’attente

La Révolution du Jasmin a mis à nu de nombreux maux économiques et sociaux: une économie défaillante, marquée par une dualité, un modèle de croissance qui a généré des exclus… La Tunisie se retrouve après quatre années de tiraillement entre plusieurs courants face à des défis qui imposent des mesures urgentes.

Face aux défis, les solutions de sortie de crise sont limitées.

Présentée durant des années comme un modèle de développement dans la région, voire comme un benchmark international, l’année 2010 et ses soulèvements populaires, ayant conduit à la chute du Président Zine Al Abidine Benali, le 14 janvier 2011, ont fini de lever le voile sur une économie tunisienne profondément défaillante. Celle-ci est, en effet, marquée par de nombreux dualismes: On shore/offshore, régions côtières-régions intérieures, économie libérale/secteurs réglementés, proximité du pouvoir ou pas, etc. Le modèle de croissance tunisien a généré beaucoup d’exclus du développement. Le soulèvement de 2010 est ainsi venu marquer le point d’arrêt à plusieurs années de Benalisme, érigé en symbole de l’économie de la rente et des privilèges.
Quatre années plus tard, se pose le défi de reconstruction économique du pays qui a vu sa situation se dégrader, du fait des troubles sociaux et de l’instabilité politique. Un défi qui intervient après une transition démocratique pour le moins réussie ayant permis au pays de se doter d’une nouvelle Constitution unanimement saluée, d’avoir son premier Président de la République démocratiquement élu au suffrage universel et un nouveau gouvernement issu des urnes.

Dégradation
«Aujourd’hui, la situation est beaucoup plus dégradée qu’on ne peut l’imaginer», lance tout de go le député tunisien Adnen Hajji, issu des zones minières de Gafsa et Redeyef, berceau des contestations de 2010. En effet, les quatre années de transition ont surtout été des années de mouvements sociaux et de grèves entraînant une dégradation de tous les grands équilibres macroéconomiques et une quasi mise sous tutelle des institutions financières internationales, comme le FMI et la Banque mondiale qui, en corolaire de leurs aides, ont imposé une série de conditionnalités.
Hajji explique qu’à l’origine de ces mouvements protestataires, il y avait essentiellement des motivations socioéconomiques. «Les différents gouvernements qui se sont succédés depuis 2011 n’ont pas réussi à créer les bonnes alternatives pour relancer la machine. Ils ont en quelque sorte été la continuité de l’ancien régime», se désole-t-il. Alors que la majorité des Tunisiens s’attendaient à récolter rapidement les dividendes du renversement du chef de l’Etat et ses affidés qui accaparaient une bonne partie des richesses (voir encadré), la situation, social et politique a continué à se dégrader, notamment suite à la rupture du dialogue entre les différents partenaires sociaux.
Ainsi, rien qu’en 2014, ce ne sont pas moins de 361.000 jours d’emplois perdus, suite à la multiplication des mouvements sociaux, qui ont mobilisé plus de 155.000 personnes pour un pays de 11 millions d’habitants. Un nombre en augmentation de près de 91% par rapport à 2013, selon l’institut de statistiques Sigma. «En tout, on peut estimer que la productivité a baissé de plus de 50%», affirme Hajji. Le taux d’investissement est, lui, tombé à 18%. Pis, c’est un mouvement de désinvestissement qu’a connu le pays avec le départ de plusieurs entreprises nationales et multinationales, comme le japonais Yazaki, qui était un des grands investisseurs dans le secteur de l’équipement automobile et qui a déserté ses principaux sites de production au centre du pays.

Secteurs à l’arrêt
Le phosphate, qui participait à près de 4% du PIB et 10% des exportations, a baissé de près de 50% ne dépassant pas 4 millions de tonnes. Mise en cause principale de la détérioration: le règlement sécuritaire des questions sociales a en fait empiré les choses. «Le fait que la police intervienne massivement dans des questions d’ordre économique et sociale a maintenu le pays en ébullition permanente», témoigne Hajji. Et d’ajouter: «Alors que sous le régime Benali, l’intervention du ministère de l’Intérieur dans les questions de développement économique avait une raison du fait même du nom de ce département qui s’appelait ministère de l’Intérieur et du Développement local, après 2011, cette intervention n’avait plus lieu d’être puisqu’il y avait d’autres institutions sensées prendre le relais. Les gens n’ont pas accepté la continuation de ce paradigme, ce qui fait que les confrontations avec la police sont devenues la règle».
A cela s’ajoute un taux d’inflation important qui s’accumule. Il est ainsi de 5% en 2014, après un 6,2% en 2013. Les finances publiques ne sont pas en reste. Le déficit courant a culminé à 8,3% en 2014, alors qu’il était de 7,3% en 2013. Le déficit commercial s’est, lui, apprécié de 50% entre 2013 et 2014 passant d’un peu plus de 3 milliards d’euros à 6,6 milliards en 2014. Les solutions apportées n’ont fait que dégrader la situation du dinar, qui a plongé face au dollar de 6,7% en 2013 et de 13,3 en 2014 alimentant ainsi le taux d’inflation, notamment avec la flambée des prix du pétrole durant les deux dernières années.

Les équilibres en berne
Cette situation a mené vers une explosion du chômage qui a culminé à 15,6%. Le taux de chômage des diplômés supérieurs atteint, lui, les 31,4%, dont 40% de femmes. Avec le chômage c’est aussi la pauvreté qui a explosé puisque le taux de pauvreté est passé de 12,6% en 2010 à 15,5% en 2014, soit 1,6 million de Tunisiens avec une pauvreté extrême touchant près de 500.000 personnes. Ces chiffres sont toutefois moyens et les écarts régionaux en Tunisie sont beaucoup plus flagrants. Ce n’est donc pas un hasard si les régions les plus marginalisées du sud-ouest ont connu le début de la contestation. Ces divers  éléments ont mené vers une embellie de l’informel et de la contrebande mettant à mal la production locale et les finances du pays. La croissance a ainsi accusé le coup, avec 2,4% en 2014, contre 2,6% en 2013. Devant toutes ces complications, le gouvernement a dû faire face en improvisant des recrutements massifs dans le rang des diplômés. Mais, face à la rareté des ressources publiques avec une explosion de l’évasion fiscale, le taux d’endettement est passé de 50% du PIB en 2013 à 51% en 2014. Depuis 2010, ce taux a augmenté de plus de 50%.
Les défis sont ainsi nombreux devant la Startup Tunisie comme aimait à l’appeler le Premier ministre sortant Mehdi Jomâa. Ce qui pousse l’expert économique, et président de l’Observatoire social tunisien, Abdeljelil Bedoui (voir interview) à affirmer que «les défis sociaux et économiques qui se posent aujourd’hui nécessitent des mesures urgentes, à même de rétablir la confiance du citoyen vis-à-vis des institutions de l’Etat et de la classe politique, ainsi que des mesures qui permettront d’améliorer le niveau de vie du citoyen, à travers la baisse de l’inflation, la réduction des prix et la lutte contre le monopole et la contrebande». Pour lui, il faut surtout «revoir le modèle de développement tunisien qui a prouvé, au fil des années, son aptitude à favoriser les inégalités régionales et sociales». Le nouveau gouvernement devra prendre «des décisions dans le cadre de la Loi de Finances complémentaire pour l’année 2015 et de la Loi de Finance 2016 en faveur de plus d’équité fiscale», estime-t-il. 

Main basse sur l’économie

La part du Président déchu Ben Ali et de ses affidés a atteint près de 1% du PIB Tunisien avant 2010, selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2014. Ainsi, plusieurs secteurs ont été visés par ce qui est désormais connu par le clan Ben Ali. Il s’agit du secteur immobilier, des terrains agricoles, des entreprises publiques, des marchés publics et l’attribution de concessions, des grands projets d’investissement public, des privatisations, des TIC, du secteur financier et bancaire, des douanes, de la fiscalité, et de la justice. L’ancien président a profité de la réglementation pour se positionner et prendre sa part du gâteau de chez les entrepreneurs souhaitant investir. Au final, la proximité du pouvoir a pu constituer en 24 ans un empire contrôlant la quasi-totalité des secteurs lucratifs. Le rapport relève que les entreprises contrôlées par la famille Ben Ali «se concentraient dans les secteurs qui offraient des marges de bénéfice assez élevées et où les relations étroites avec des homologues gouvernementaux constituaient un facteur déterminant de rentabilité, notamment dans les secteurs immobilier et des services (59 entreprises), les services du personnel (20), transport (16), commerce de gros (15), commerce des automobiles (11), construction/bâtiment (9), les services financiers (8), l’agroalimentaire (7) les hôtels et restaurants (7), et 5 entreprises dans les activités médiatiques». La rentabilité moyenne des entreprises de cet empire serait, selon le rapport, 346 fois plus élevée que le reste des entreprises tunisiennes. De nombreux observateurs et opérateurs économiques soulignent le fait que le système de rente de corruption et de privilège n’a pas encore été démantelé.