fbpx

Mal ficelé mais politiquement correct

Enquête mars 2015

Mal ficelé mais politiquement correct

La crise européenne de 2008 a précipité dans la déroute l’ambition de Maghreb Steel. Une analyse approfondie permet de conclure que le concept industriel était voué à l’échec. L’investissement devait, en effet, aussi répondre à des considérations politico-économiques.

Maghreb Steel est un beau projet. Il le serait resté s’il n’y avait pas eu la crise mondiale de 2008. Ce retournement de tendance Fadel Sekkat, son PDG, ne cesse de le marteler à qui veut bien l’entendre pour signifier que ce n’est pas un problème de concept ou de business model (voir interview Fadel Sekkat). Or, cela en a tout l’air. D’ailleurs, le méga projet Maghreb Steel de Chellalate a été établi sur la base d’un seul et unique business plan, se référant à des données d’avant crise mondiale. Un business plan «introuvable» d’après un ancien responsable politique, et n’a jamais été mis à jour pour intégrer le changement de conjoncture. «Cela ne servait à rien de le mettre à jour puisque l’investissement était déjà fait», se défend Sekkat. Au-delà de cet aspect conjoncturel, le concept lui-même pose en effet problème, aussi bien en amont qu’à l’aval de la chaîne des valeurs. Initialement, Maghreb Steel est importateur et transformateur d’acier laminé à chaud en laminé à froid et galvanisé pour le secteur métallurgique local. Ce positionnement est venu succéder à un premier métier de tubiste opéré entre 1976 et 1985 via la société Maghreb Tube. Durant les années 90, Maghreb Steel devient une entreprise des plus prospères du pays.

Erreur fatale
Cela va attiser davantage l’appétit des Sekkat pour procéder à une intégration verticale en amont de leur métier. Celle-ci va leur être fatale. Ainsi, en 2007, Maghreb Steel engage l’extension de sa chaîne de transformation pour produire en propre de l’acier laminé à chaud auparavant importé. Aux 300.000 tonnes importées succède alors l’ambition de produire 1 million de tonnes annuelles. Un choix qui aurait dû être challengé par deux questions principales: 1- dispose-t-on au Maroc de suffisamment de ferraille, matière première nécessaire pour produire du laminé à chaud via aciérie électrique? 2- Le marché national est-il suffisamment gros pour absorber la totalité de la production de la nouvelle ligne Maghreb Steel? Pour la première question, il semble d’après les professionnels contactés que la production nationale en ferraille ne dépasse pas les 500.000 tonnes quand les besoins de l’usine des Chellalate tournent autour de 2,5 millions annuels. Aussi, pour les producteurs de ferraille, il est plus lucratif de l’exporter que de revendre localement. Le premier talon d’Achille de l’ambition Maghreb Steel semble donc être une insuffisance de la matière première produite localement d’où une dépendance qui peut être fatale aux importations et aux fluctuations des cours mondiaux. Cela rappelle la situation d’un autre géant aux pieds d’argiles, à savoir Cellulose du Maroc qui est dépendant d’une matière première (le bois), dont le pays n’est pas producteur. En 2013, ce dernier a mis la clé sous le paillasson. Mais quand bien même Maghreb Steel parviendrait à disposer d’une ferraille suffisante pour faire tourner son aciérie boulimique, il lui demeure très hypothétique d’en écouler le produit. D’où l’intérêt de la deuxième question: pour quel marché produire? D’après les estimations des professionnels, les besoins locaux en acier laminé à chaud ne dépassent pas les 400.000 tonnes. L’étroitesse du marché est d’ailleurs la raison pour laquelle Maghreb Steel projetait, dès le départ, de consacrer 60% de sa production à l’export, notamment vers l’Europe. Mais, manque de bol, le Vieux Continent tombera malade l’année même où le sidérurgiste national décide d’installer son aciérie High Tech.

L’investissement Maghreb Steel a été effectué sur la base d’un business plan discutable

Mauvais sort
Comble du mauvais sort, l’UE sensée être la destination principale du laminé à chaud estampillé Maghreb Steel devient son premier concurrent. En 2008, le prix moyen mondial de l’acier passe de 1.200 dollars environ à moins de 300 dollars la tonne. Ainsi, les producteurs européens qui importaient habituellement du Maroc y voient un marché potentiel pour écouler leur production et ce, même à perte. D’ailleurs, parmi les critiques les plus acerbes faites aux Sekkat c’est qu’ils ont voulu agir dans un marché où il y a des majors, tels que Arcelor Mittal, capables de construire une usine par pays et produire pendant plusieurs années à perte. Face à ceux-là, Maghreb Steel n’a en effet aucune chance. En 2008, la machine Maroc tournait donc à plein régime notamment grâce aux plans Emergence et Azur mais aussi et surtout grâce à l’immobilier et aux grands chantiers. «Maghreb Steel aurait dû, vu le retournement de tendance, transformer la crise mondiale en opportunité», interpelle un professionnel sous couvert d’anonymat. «Au lieu de vouloir à tout prix substituer l’acier maison à la totalité des importations, il aurait pu garder sa logique première d’importer du laminé à chaud et le substituer petit à petit par de la production domestique. Les conditions d’import auraient été encore plus favorables à Maghreb Steel vu la crise. Cela lui aurait permis de limiter les dégâts, de continuer à gagner de l’argent et d’enclencher un processus d’apprentissage progressif de son nouveau métier», explique-t-il. Notre interlocuteur note au passage que «les premières livraisons Maghreb Steel du laminé à chaud souffraient de beaucoup de problèmes de qualité». «Le niveau semble s’être amélioré depuis», précise-t-il. A cette problématique de marché, le cabinet McKinsey apporte une réponse. Appelé à la rescousse en 2013 après que les difficultés financières de Maghreb Steel aient alarmé les plus grandes banques de la place ayant misé pas moins de 5 milliards de dirhams sur le pari visiblement fou des Sekkat, le big américain du consulting ressort la carte de la demande intérieure qui devra croître annuellement de 12% pour atteindre 992.000 tonnes en 2017; soit passer du simple ou double en deux ans! Une projection tout sauf réaliste au vu de la conjoncture actuelle morose mais aussi au vu de la tendance de fond à la désindustrialisation de l’économie nationale (Voir Economie&Entreprises de novembre 2013). Mais McKinsey a un joker dans son jeu: l’usine Renault Tanger Med. Celle-ci devra absorber 38% de la production Maghreb Steel en 2017 contre zéro tonne aujourd’hui. «Pas de business à ce jour», nous confirme le management de Renault Maroc. Mais, «nos deux groupes travaillent pour y parvenir. Tout dépendra de la capacité de Maghreb Steel à répondre au cahier des charges de Renault et à respecter les jalons et exigences liés à la filière automobile», étaye davantage le constructeur automobile. Aujourd’hui, Renault Tanger Med s’approvisionne à hauteur de 80% auprès d’Arcelor Espagne et du turc Erdemir pour 20%. Quant au volume prévisionnel des achats, le français préfère garder l’anonymat. Nos sources parlent de 100.000 tonnes, soit un marché d’à peine 200 millions de dirhams… Une goutte d’eau dans l’océan des dettes Maghreb Steel! Ce qui représente à peine 10% de la production totale de Maghreb Steel loin des 38% projetés par Mc Kinsey. Détenue à 48% par l’Etat marocain à travers Fipar Holding, filiale du mastodonte CDG, l’usine Tangéroise pourrait être la solution rêvée pour sortir tout de suite Maghreb Steel de son marasme et faire augmenter par là même le taux d’intégration locale tant miroité. Les effets positifs pourraient même atteindre le gouvernement qui sera ravi de mettre cette avancée dans son actif. Cela d’autant plus que le projet Maghreb Steel est d’abord une concrétisation de la vision officielle d l’Etat pour faire émerger des champions nationaux dans les différents domaines, notamment avec l’ambition de constituer une destination mondiale de l’industrie auto’ et aéronautique qui prenait à l’époque de la consistance à travers l’installation de majors tels que Renault, Bombardier, etc.

Les premières livraisons Maghreb Steel du laminé à chaud souffraient de beaucoup de problèmes de qualité

Spéculation foncière
Cette importance stratégique aurait visiblement poussé le PDG d’Attijariwafa bank à assurer aux Sekkat qu’il est «prêt à financier l’intégralité de l’investissement». Mieux, il leur aurait fait miroiter une introduction en Bourse à la clé. A l’époque, en 2007, la banque ne cachait pas son ambition de favoriser l’émergence de champions nationaux dans les différents secteurs. Un ancien ministre confirme de son côté que «le projet ne répondait pas à une logique secteur mais on a quand même voulu privilégier l’approche acteur». Dit autrement, bien que le marché ne soit pas demandeur, on a tout de même tenu à créer l’usine titanesque qu’est Maghreb Steel. D’aucuns y voient aussi un projet de développement socio-économique plutôt qu’une simple usine de transformation. «On a voulu développer la zone de Chellalate et créer une dynamique urbaine et sociale autour de l’activité industrielle avec l’usine Maghreb Steel comme locomotive et fer de lance», analyse un expert du secteur. Ce dernier veut pour preuve la localisation tout sauf naturelle de l’usine. «De telles usines dans le monde, tournées export, sont installées sur les ports pour acheminer directement la production par bateaux et éviter les coûts logistiques. Le seul arbitrage industriel aurait dû la mener à être installée à Safi ou à Jorf Lasfar», argue-t-il. «Il ne s’agit pas de construire dans le port mais à proximité et nous sommes à 9 km du port de Casablanca», réfute Fadel Sekkat, PDG Maghreb Steel. Le coût logistique n’est pas le seul inconvénient lié à l’actuelle localisation de l’usine Maghreb Steel, il y a aussi et surtout le problème de l’énergie. En effet, pour tourner, celle-ci consomme l’équivalent des besoins en électricité d’une ville moyenne d’un million d’habitants. Que faire alors des besoins domestiques des habitants de Mohammedia ou industriels d’unités comme Samir ou la Snep? «Pour gérer cette contrainte, Maghreb Steel n’a que le choix de baisser de régime en heures de pointe quand l’énergie appelée est à son niveau supérieur», explique une source sous couvert d’anonymat. Les connaisseurs jugent l’impact de tels ajustements néfastes sur la qualité du produit fini. «Maghreb Steel aurait pu construire une centrale d’énergie renouvelable sur site», estime de son côté un expert en énergie. Cela n’a pas été le cas. Ce qu’en revanche les Sekkat ont fait était de morceler les 130 ha dédiés au projet pour en faire une zone industrielle sous le nom de Bled Solb. Pour l’anecdote, la famille était en concurrence sur ce terrain avec les Chaabi. D’aucuns y voient une volonté de faire de la spéculation foncière à un moment où l’immobilier était à son comble. «C’est pour le développement du pays que nous l’avons fait», s’emporte Fadel Sekkat. En effet, la famille Sekkat y a mis tous ses billes, hypothéqué tout son patrimoine foncier y compris Bled Solb. C’est dire que le rêve est en train de devenir un réel cauchemar. Et pas que pour les Sekkat. 

«Maghreb Steel aurait pu construire une centrale d’énergie renouvelable sur site»