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Le Cannabis à l’ère des OGM

Economie mars 2015

Le Cannabis à l’ère des OGM

Alors que le Maroc est en plein débat sur la légalisation de la culture industrielle du cannabis, les agriculteurs du Rif sont déjà dans une logique de mondialisation de la demande, avec la production de nouvelles variétés de plants plus productifs. E&E est allé à la rencontre des producteurs rifains pour décrire une culture qui façonne leur mode de vie. Reportage.

En traversant le village de Kelaa, dans la région de Talambout, à une trentaine de  kilomètres de la ville de Chefchaouen vers Oued Laou, à travers les montagnes du Rif, on est surpris par un bruit de tambourinement quasi incessant. «Ce sont les machines à laver», lance Hamid, notre guide, un sourire mystérieux aux lèvres. Une remarque étonnante dans cette région privée d’eau courante et d’électricité. Notre guide nous invite à entrer dans l’une des maisons en pierre. Dans la pénombre d’une chambre donnant sur une arrière-cour, un ouvrier bat à l’aide de deux bâtonnets en bois une dizaine de kilogrammes de cannabis entreposés sur un linge noir tendu sur une vasque, le tout couvert d’un grand sac en plastique. Autour de lui, plusieurs grands sacs transparents pleins à ras bord de cannabis effeuillé. Le but est d’extraire, grâce au battage sur le tamis en textile, la poudre de cannabis (chira) qui, une fois compressée à chaud, deviendra résine de cannabis ou haschich… Le principal produit de la région.

La beldya abandonnée
Omar, notre hôte, la quarantaine, est agriculteur de père en fils. Il nous sort un sac plein de poudre verdâtre contenant plus d’un kilogramme de chira. C’est une partie de la production de la journée. Il met sa main dedans, en ressort une petite poignée qu’il chauffe au briquet et commence à en vanter les qualités: «Regarde comment elle boue et comment elle est bien élastique. Tiens, essaies toi-même…». Après lui avoir expliqué que nous cherchons la variété locale, la beldya, Omar répond étonné: «La marocaine? Vous n’allez pas la trouver, qui en fait encore?!». Entre deux taffes de son sebsi (longue pipe) en bois sculpté, il nous énumère: «Ici, on produit de la pakistana, de la mexicana, de la marijuana, de la khardala…». «Ce sont des variétés que l’on cultive dans la région depuis déjà quelques années», poursuit-il. Pas de kif alors. La plante nationale semble ainsi en voie d’extinction dans la région. «Il y a quelques années, Kelaa était célèbre pour la qualité de son kif. Aujourd’hui, seuls les terrains les plus arides en haut de montagne sont consacrés à la variété locale et c’est essentiellement pour être fumée, ici, à la pipe. Elle n’est plus destinée à produire du haschich ni à la vente», témoigne notre guide en reprenant la route vers Chefchaouen.
En cette matinée froide de janvier, la température ne dépasse pas les 2°C. Sur notre chemin vers la montagne, on peut nettement apercevoir de fins filets de vapeur flottant au-dessus des nombreux barrages de rétention de la région, dans un décor surréaliste. L’air est sec et vif. Le terrain rocailleux. Les cimes des plus hautes montagnes sont blanches de neige. Au loin, deux mulets tirent un araire à soc en bois poussé par un paysan pour labourer quelques mètres carrés de terre. On se croirait revenir aux débuts de l’agriculture. Dans cette région montagneuse, on pratique l’agriculture en terrasse. «Ici, on mesure les terrains au sauts de grenouille», glisse, non sans humour, Hamid. Il n’y a pas suffisamment de terrains pour mécaniser ou utiliser des moyens modernes. «On peut s’estimer riche si on a deux terrains de 400 m² adjacents», explique notre guide. On travaille à l’ancienne, comme il y a des millénaires. Les seuls véhicules que l’on voit de temps en temps, noyés dans des nuages de poussière, sont les Land-rover et de vieilles Mercedes 307 diesel surchargées, qui parcourent de sinueuses pistes de montagne. Pour les automobilistes, le célèbre col de Tizintichka apparaîtrait ici comme une autoroute 5 étoiles. La région est enclavée et les gens méfiants. Grâce à notre guide, transporteur dans la région et agriculteur, nous sommes accueillis partout. «Sans moi, beaucoup de gens ne pourraient pas avoir les bouteilles de gaz», annonce fièrement Hamid.

La kherdala produit plus de haschich plus dosé et s’est bien adaptée au climat local

Au pays de la Khardala
Après une heure et demie de route et de virages ininterrompus, nous arrivons dans une petite maison sur deux niveaux encastrée dans la montagne. Mourad est le maître des lieux. La trentaine, il est agriculteur du village d’Azilane dans la région de Talambout. Il vit avec sa jeune femme et quatre enfants en bas âge. Quelques poulets picorent dans la cour, alors qu’une petite fille de quatre ans aide sa sœur, à peine plus âgée, à faire le linge dans une eau qui descend directement de la source proche. La mère, la taille fine, séré dans son «mendil» traditionnel en laine rouge rayé de bleu, met du bois dans un grand four en terre, placé à côté de la maison… Autour d’un thé, et en compagnie de son frère et de deux ouvriers agricoles, ayant profité de notre visite pour se prendre une petite pause, Mourad confirme les dires de Omar l’agriculteur de Kelaa: «sur ces montagnes, vous allez plus trouver de la khardala qu’autre chose», affirme-t-il. Pour lui, les agriculteurs ont peu à peu abandonné la variété locale du kif pour d’autres plus productives, comme la Khardala. «Elle produit plus de haschich, plus dosée. De plus, elle est bien adaptée à notre climat», résume-t-il. Et d’ajouter: «Cette année, avec mon frère, on a essayé une autre variété appelée automatica. Celle-ci donne deux récoltes par an. Après la première récolte en juin, il suffit d’irriguer et, deux mois plus tard, on moissonne à nouveau. Par contre, je ne l’ai pas encore battue. Je ne sais pas encore combien elle donne de poudre, mais je suis confiant, on m’a assuré qu’elle rendait bien…». Ainsi, les agriculteurs de la province de Chefchaouen, principale source de production de Cannabis au Maroc, voire dans le monde, avec plus de 50% des surfaces cultivées, semblent motivés par de meilleurs rendements et surtout une augmentation de la teneur en delta‑9‑tétrahydrocannabinol (THC) l’une des principales substances actives du cannabis. Selon les témoignages que nous avons pu recueillir auprès des agriculteurs, les nouvelles variétés produisent au moins 50% de plus de poudre que le kif traditionnel. Ainsi, les rendements de 100 kg de plants séchés produiraient près de quatre kilogrammes de poudre de cannabis. Un article de recherche récent intitulé Haschich Revival in Morocco, publié en 2014 sur l’International Journal of Drug Policy, relève que «les nouveaux hybrides cultivés au Maroc donnent trois à cinq fois plus que la variété kif». Et les teneurs en THC ne sont pas en reste. Le même article relève que «la teneur en THC du haschich marocain saisi en France, en 2012, atteint en moyenne 16%, selon les tests réalisés par l’institut national de la police scientifique française». En comparaison, les tests réalisés en 2004 sur la poudre de kif, produite dans la région du Rif par le Laboratoire de recherche et d’analyses techniques et scientifiques de la Gendarmerie Royale relève une teneur moyenne de 8,3%. Ces mesures ont été publiées dans un rapport conjoint de l’Office des Nations-Unis contre la drogue et le crime (ONUDC) et l’Agence de Développement des provinces du Nord, sorti en 2005. Ce rapport note qu’«à partir de 100 kilos de cannabis brut séché, les agriculteurs extraient un total de 2,82 kg de résine répartie entre trois qualités». Un quasi doublement des teneurs en substance active et une augmentation massive des rendements en moins de 10 ans laissent ainsi soupçonner que ce qui est recherché par ce changement de variété parfois OGM (voir encadré) est bel et bien une plus forte productivité occasionnant l’abandon de la variété locale.

Une tendance mondiale
«Ce n’est pas une tendance nouvelle», affirme Kenza Afsahi, économiste chercheuse de l’Université de Lille 1 et associée au Centre Jacques Berque, spécialiste de la problématique du cannabis (Maroc, France, Québec). «Ce sont des changements cycliques liés aux transformations de la demande internationale, puisque les agriculteurs du Rif produisent essentiellement pour l’export», poursuit-elle. En effet, de la production autoconsommée d’avant les années 60, le Maroc est peu à peu devenu le premier exportateur vers le marché européen puis le premier exportateur mondial de cannabis. Cette tendance a eu lieu dans les années 80 et 90, lors des guerres au Liban et en Afghanistan, les deux autres grands exportateurs vers le Vieux continent. «Je suppose que le premier changement de variété récent a été effectué quand les Marocains ont appris à produire du haschich avec les hippies des 60’s et surtout pendant les 80’s avec l’extenssion des cultures», assure Afsahi. Ainsi, on est passé du kif traditionnel qui se fumait naturellement à la pipe avec du tabac brut, à des variétés produisant plus de poudre pour la transformer en haschich. «Aujourd’hui, c’est une autre phase puisque toutes les études démontrent que les consommateurs européens cherchent des variété avec des teneurs en THC plus importantes», développe notre chercheuse. Le marché européen s’est en effet habitué à consommer de l’herbe de cannabis très forte produite indoor (à l’intérieur des maisons), ce qui incite les producteurs marocains à s’adapter. L’autre raison possible de cette tendance d’hybridation serait liée aux compagnes d’éradication massives de la moitié des années 2000 qui ont vu les autorités détruire les terrains de production de kif aux limites de la région du Rif. Des hélicoptères auraient même survolé la région en 2005 pour épandre des produits détruisant les cultures. Ainsi, selon divers rapports, entre 2003 et 2011, la surface occupée par le kif s’est réduite de 130.000 à 47.500 hectares. Par contre, en recourant massivement à des plants plus productifs, les agriculteurs du Rif continuent à répondre à la demande.

Ce sont les villageois qui traitent directement avec les trafiquants nationaux, voire internationaux

Pas de quoi faire fortune
Ce rush pour le «shit» marocain n’empêche que ses revenus pour les agriculteurs restent assez faibles. Une densité de population (124 habitants/ km²) trois fois plus élevée que la moyenne nationale (37 habitants/km²), des terrains très émiettés et de faibles tailles, des techniques traditionnelles de culture… des éléments qui font que les revenus par tête sont très faibles. Par ailleurs, les intrants dans ces régions sont assez chers. Il faut ainsi compter 100 dirhams la bombonne de gaz. Sachant que beaucoup de pompes à eau fonctionnent au gaz, la transformation du haschich nécessitant aussi de la chaleur. L’ouvrier agricole est payé 150 à 200 dirhams la journée. Pour le moindre trajet en montagne, il faut compter au minimum 50 dirhams. Les graines commencent de plus en plus à être achetées…  A cette dépendance aux revenus monétaires, s’ajoutent d’autres conséquences, comme l’érosion et l’appauvrissement des sols apparaissant, condamnant ainsi les agriculteurs à dépenser beaucoup plus pour les produits phytosanitaires et les fertilisants. Sans compter les problématiques liées à la consommation d’eau pour des plants toujours plus productifs et plus gourmands nécessitant des systèmes d’arrosage de plus en plus importants.  Selon le rapport de l’Onudc, publié en 2007, le revenu par famille d’agriculteur en 2005 était de 38.900 dirhams par an. Si l’on estime que ce revenu a été multiplié par deux en 10 ans, on arrive à des revenus par tête de l’ordre de 30 dirhams par jour dans une région rude et enclavée, où tout est plus cher. En conséquence, ce sont la monoculture et l’intensification de la production qui guettent encore plus la région. «Les conséquences en sont néfastes», résume Kenza Afsahi. Pour elle, déjà de grandes régions du Rif central ont perdu leur autosuffisance alimentaire. «En abandonnant de plus en plus les cultures vivrières, comme les cultures maraichères, au profit des champs de cannabis, les agriculteurs sont de plus en plus obligés d’aller au marché non pas pour vendre leurs surplus mais pour acheter leurs produits de base», analyse la chercheuse. La faiblesse des revenus, ainsi que la dépendance des trafiquants poussent les agriculteurs à revoir leurs stratégies. Que ce soit en changeant les semis ou en revoyant le système de vente, toutes les manières sont bonnes pour augmenter les revenus. «Avant, c’étaient des trafiquants d’autres villes qui venaient faire la collecte chez les agriculteurs. Aujourd’hui, ce sont les enfants du pays qui le font», raconte Hamid. «Ils arrivaient de Tanger, Tetouan, Sebta ou Melilia, avec de gros 4×4 et des valises d’argent. C’était comme au marché, les agriculteurs descendaient leurs productions de la semaine (2, 3 ou 4 kilos chacun) et négociaient directement avec le trafiquant», se souvient Hamid. «Aujourd’hui, ce sont les enfants du pays qui traitent plusieurs centaines de kilos directement avec les trafiquants à Tétouan ou à Tanger, voire des Espagnols ou des Italiens. Certaines transactions se réalisent même contre d’autres drogues comme la cocaïne». Une manière d’intégrer la chaine de valeur et de supprimer les intermédiaires tout en valorisant autrement le haschich.

Tout commence par la graine

Au fil des rencontres dans la montagne, nous avons pu recenser plus d’une dizaine de variétés produites. Des noms exotiques qui reprennent un peu les dénominations de plants importés hybridés voire génétiquement modifiés à la sauce marocaine. On a ainsi relevé le nom d’Amnésia, qui est probablement issu de l’Amnésia Haze, une graine à très fort potentiel en THC (plus de 20%) développée en hollande. Un autre agriculteur nous a parlé de requin blanc (lqirsh l’abiad), issu probablement de la great white shark haze, un hybride de graines d’origine brésilienne, hollandaise (super skank) et du sud de l’Inde très productif et réputé pour ses vertus thérapeutiques. Black domina, une variété afghane purifiée à 95%, devient «black domino», dans la bouche d’un des agriculteurs rencontrés… Cali orange Bud, une variété californienne hybride deviendrait «Limounia», en référence à sa couleur et son goût acidulé… Questionné sur les origines des graines, les agriculteurs restent vagues. «C’est quelqu’un qui me les a achetées d’Espagne, dans une foire aux graines à Barcelone», rapporte Mourad d’Azilane. C’est la même source pour l’Amnésia qui apparemment a été payée 5.000 dirhams le kilo de graine. Une révolution dans ces régions où on est habitué à échanger ou donner des graines plutôt qu’à les acheter. Concernant la mexicana et la pakistana, la plupart des sondés affirment que ce sont des graines qu’ils ont eues chez d’autres agriculteurs à Ketama… Quant à la kherdala, la variété vedette, elle serait issue d’un croisement local à partir des graines pakistanaise, mexicaine et du kif local. Mais, pour Kenza Afsahi, rien n’indique que les noms des nouvelles variétés renvoient vraiment aux régions auxquelles elles font référence… «On ne connaît pas les origines de ces variétés hybrides, il faut beaucoup de recherche pour pouvoir les déceler». En effet, avec la pollinisation, même les hybrides sont hybridées. De plus, ces plants doivent s’adapter au climat et au terrain marocains…