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Après le naufrage, le mirage ?

Enquête mars 2015

Après le naufrage, le mirage ?

Les créanciers de Maghreb Steel semblent désormais intégrer la fatalité du caractère irrécouvrable d’une partie de leur créance.

Et dire que les banques se bousculaient au portillon de Maghreb Steel pour avoir l’exclusivité du financement du projet! «C’était le meilleur dossier de la place», se souvient un banquier. Aujourd’hui, aucune banque ne daigne se prononcer publiquement sur sa situation ou sur le risque encouru, tellement le dossier est «sensible». Ainsi, quand Attijariwafa bank ne donne pas suite à nos multiples sollicitations, la BCP affirme «ne pas souhaiter commenter ce sujet, en raison du secret bancaire la liant à son client». Idem pour Bank Al-Maghrib: «Nos prérogatives légales se limitent au contrôle de la solvabilité et de la liquidité des établissements de crédit. La Banque centrale n’a pas vocation à se prononcer publiquement sur la situation financière d’une contrepartie ni émettre un avis la concernant, comme l’affaire Maghreb Steel, dont la restructuration financière est actuellement en phase de bouclage». Ce qui n’a pas empêché le wali de BAM de formuler, en septembre 2014, un avis positif sur le modèle économique de l’usine: «Le modèle industriel et commercial est irréprochable, selon un cabinet international (McKinsey). Mais la conjoncture du marché est difficile».

CDG rejette l’offre des Sekkat
Heureux donc est Fipar Holding qui a évité de justesse un engagement dans Maghreb Steel en 2007. D’après plusieurs sources, la filiale CDG était prête à entrer dans le capital de la société à hauteur de 50%, histoire d’accompagner une entreprise qui avait été «tagguée» futur champion national. Elle l’aurait alors valorisé à 8 milliards de dirhams quand les Sekkat faisaient monter les enchères à 10 milliards. Ils fonceront finalement seuls. Mais est-ce que Maghreb Steel est aussi risquée que cela? «Nous allons réaliser un Ebitda positif dès cette année», se veut rassurant Fadel Sekkat. Mais une lecture, même sommaire, des data financières de Maghreb Steel permet de se représenter l’ampleur des défaillances. Ainsi, son chiffre d’affaires oscillant entre 2,6 milliards de dirhams pour 2011 et 2012 et 2,4 milliards en 2013 couvre à peine les besoins en trésorerie, celle-ci affichant un déficit de 2,7 milliards pour 2011-2012, à 2,3 milliards en 2013. Donc, aucune richesse créée, alors que le compteur des crédits bancaires enfonce l’entreprise. Celle-ci doit aux banques pas moins de 5 milliards de dirhams: près de 3 milliards en crédit long terme et 2,3 milliards à court terme. Conscientes de la difficulté de récupérer leurs mises, les banques ont déjà provisionné une partie de cette créance pour lisser le risque dans le temps. Elles ont surtout préféré accorder un délai de répit à Maghreb Steel sur le paiement du principal avec révision à la baisse du taux d’intérêt appliqué de 5,75% à 3,25%. Mais ce ne sera pas suffisant. En effet, le moratoire qui courrait depuis 2013, est finalement reconduit et pour une durée nettement plus importante. D’après nos sources, l’on parle d’un reprofiling, selon le principe du «pay when you can»  assorti de deux échéances: 2025 pour la dette court terme et 2030 pour les crédits longs terme. Sekkat, de son côté, affirme que Maghreb Steel a négocié un délai de grâce de 15 ans mais que la première échéance devra tomber en 2020. En tout cas, les banques ont visiblement intégré qu’une partie de leur dû est définitivement irrécouvrable.

L’entreprise doit aux banques près de 3 milliards en crédit long terme et 2,3 milliards à court terme

Les garanties bancaires
De quoi disposent-t-elles en contrepartie? D’«un nantissement de stocks, d’un autre nantissement d’actions de Maghreb Steel et d’hypothèques sur certains actifs de la société Bled Solb», peut-on lire dans un document CDVM. Rien de spectaculaire en définitive. Car le foncier, on le sait, est une garantie qu’il ne faut pas activer, au risque de donner un mauvais signal à un marché de l’immobilier déjà atterré et sur lequel les banques sont fortement exposées. Pour les stocks, ils auraient effectivement de la valeur sur le marché; ils n’hiberneraient pas dans les dépôts Maghreb Steel. Quant à la propriété de la société, que sert de récupérer une entreprise, dont la viabilité serait définitivement démentie? Mais pas question cependant de lâcher le «soldat Maghreb Steel». «Laisser tomber l’entreprise reviendrait à donner un mauvais signal aux investisseurs qui seraient tentés d’avoir une ambition industrielle pour le pays», analyse un expert du secteur. C’est exactement ce discours que tient Fadel Sekkat visiblement pour avoir la conscience tranquille. «C’est de l’industrie industrialisante. Même si la société perd de l’argent aujourd’hui, il faut la maintenir car le pays en a besoin pour son développement industriel. Je l’ai fait pour le pays. L’entreprise saura survivre à ses créateurs», insiste le PDG. Quant aux banques, pas question de tout perdre. Nos sources évoquent en effet une redistribution des cartes. Ainsi, «AWB aurait minimisé son exposition pour passer à 2 milliards de dirhams, contre 3 milliards pour BCP, 1 milliard chez BMCE Bank et quelque 400 millions pour Crédit du Maroc», affirme-t-on. Des chiffres à prendre toutefois avec des pincettes. Mais ce qui est sûr c’est que deux banques françaises de la place (BMCI et Société Générale) ont décliné le financement de l’investissement préférant celui du cycle d’exploitation. Faut-il y voir une meilleure appréciation du risque que les Marocaines? La réponse on la connaît: Maghreb Steel ne répondait pas seulement à une logique financière et économique mais aussi à un certain idéal de développement industriel et de création de champion national. Il aurait peut-être mieux valu le voir en film! 

Jamais sans la famille !

La condition sine qua non pour que les banques procèdent au sauvetage de Maghreb Steel était que tous les membres de la famille Sekkat, sans exception, quittent l’opérationnel. C’était la première conclusion du rapport McKinsey commandité par les banques pour la somme de 23 millions de dirhams. En fait, «elles n’en pouvaient plus des réunions familiales avec les Sekkat», nous confie une source bancaire. Dans cette famille, on fait tout, tous ensemble. De génération en génération, diplômés ou non, tous les membres de la famille se retrouvent au sein des différentes entreprises que compte le groupe. Car tout a commencé par l’association de deux des frères. Pourtant, une affaire familiale qui grandit autant, et qui engage autant le secteur bancaire, a besoin d’une stratégie opérationnelle en bonne et due forme, et non d’un organigramme mono-nom. Ainsi, cousins, oncles, neveux se partageaient les postes clés de Maghreb Steel, en plus des actions. Au-delà du choix d’un management familial qui a failli précipiter l’entreprise dans la faillite, pour une activité aussi énergivore, le choix des énergies renouvelables aurait dû se faire de lui-même, chose qui n’a jamais été soulevée par les managers Maghreb Steel. Par ailleurs, la création d’une salle de marché ainsi que d’une cellule de veille permettant de suivre le cours de l’acier à l’international est une autre décision qui aurait dû s’imposer d’elle-même.