Un piège tendu au Maroc?

Economie juin 2014

Un piège tendu au Maroc?

Contractée suite aux troubles du printemps arabe, la LPL arrivera à terme dans trois mois. Le Maroc est d’ores et déjà sollicité pour la renouveler. Mais plusieurs voix considèrent qu’elle n’est pas nécessaire!

A-t-on besoin d’une Ligne de précaution et de liquidité? Une question qui ne semble pas se poser pour nos officiels et encore moins pour le FMI. «Nous considérons que la ligne de précaution et de liquidité du FMI est un produit utile et, bien entendu, il serait également utile de le renouveler dans la mesure où nous sommes convaincus que cela ne peut être que bénéfique», affirme ainsi Christine Lagarde, directrice générale du FMI, lors de la conférence de presse tenue à l’issue de sa visite au Maroc, en mai dernier. La conférence à laquelle étaient également conviés Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, et Mohamed Boussaïd, ministre des Finances, était une occasion pour souligner les «efforts du Maroc» pour le rétablissement de ses équilibres macroéconomiques. Pour sa part, Boussaid est resté prudent en affirmant que «cette question n’a pas été discutée lors de cette visite». Mais, le voilà, deux jours plus tard, qui déclare à Bloomberg depuis la Jordanie que «nous avons une volonté de renouveler la LPL». Celle-ci étant accordée pour 24 mois sera échue en août 2014. Gouvernement et FMI semblent donc arrivés à un accord sur l’utilité d’un renouvellement de la LPL… Même si cette dernière coûte au Trésor 135,1 millions de dirhams par an selon les dires de  Driss El Azami El Idrissi sans que le Maroc ait à tirer dessus. Or, le bien- fondé d’une telle démarche reste encore à prouver. Cela d’autant plus que les avis des spécialistes contactés semblent plaider pour le choix inverse.

La LPL dépassée
Pour Sébastien Henin, gestionnaire de portefeuille à la banque d’affaires The National Investor (TNI), basée à Abu Dhabi, «dans le contexte actuel, le Maroc n’a pas de nécessité à garder la LPL puisque la dette des pays émergents a bien tenu le coup dernièrement et que la conjoncture va en s’améliorant». Il va encore plus loin en assurant que «si le Maroc décide de ne pas la renouveler, ça va être un message fort envers les marché, il fera savoir que le pays n’a plus besoin d’un parachute du FMI». Une position qui rejoint l’analyse de l’économiste en chef d’une grande institution publique ayant requis l’anonymat. «Cette Ligne accordée pour faire face à des chocs exogènes est aujourd’hui dépassée», assure-t-il. En effet, l’objectif de la ligne est d’appuyer «le programme de politique économique des autorités visant à reconstituer la marge de manœuvre budgétaire et extérieure et à relever les défis à moyen terme en offrant une assurance contre les risques exogènes». «C’est un mécanisme de discipline budgétaire qui a permis l’accélération de la réforme de la compensation, mais sans plus», affirme dans ce sens l’économiste d’un grand établissement public. Il donne comme exemple une étonnante concomitance des mesures de décompensation en relation avec des visites du FMI. C’était le cas lors de la première augmentation des prix des hydrocarbures qui coïncidait avec la visite annuelle au titre de l’article IV du Fonds en juin 2012 ou encore la décision de l’indexation qui correspondait à la visite des experts du FMI concernant la reconduction de la LPL en août 2013. Une discipline, mais pas une vraie réforme, insiste notre économiste: «On a essayé de créer l’illusion d’une stabilité macroéconomique en baissant le déficit du compte courant compensé par de l’endettement». Or, «le fait de continuer de bénéficier de la LPL ne conduira qu’à un alourdissement de cet endettement sans avoir de vraies réformes». Pis, «avec le retour de la croissance, les déficits risquent de repartir et accentueront encore plus l’endettement», poursuit notre économiste. En effet, en cas d’une reprise sérieuse de la croissance, les déficits risquent de repartir de plus belle. Une sorte de retour à la case départ où la croissance soutenue par la dépense publique engendre une relance du couple déficit de la balance courante-endettement. D’une part, à cause d’une dépendance chronique de nos exportations à l’importation due à un manque d’intégration des filières et, d’autre part, en raison de la faiblesse de la rentabilité du secteur industriel, qui est compensé par des investissements dirigés vers le foncier et l’immobilier. Ainsi, si jamais le Maroc renouvelle sa LPL sans partir sur des réformes de fond à même de rééquilibrer le modèle de croissance, la Ligne va approfondir les problèmes du pays au lieu de les résoudre.

A fin 2013, la LPL a coûté près de 207 millions de dirhams au budget de l’Etat

Considérations politiques
Serait-ce donc pour des considérations politiques que le Maroc officiel semble répondre favorablement à la tentation de la LPL? Une question d’autant plus légitime si on sait que le pays est le seul bénéficiaire dans la région de ce type de mécanisme et qu’il a besoin de lever près de 2,5 milliards d’euros en 2014, selon le ministre de l’Economie et des Finances. En tout cas, depuis quelques années, le pays est considéré comme un bon élève du FMI et des agences de notation. Une position qui contraste avec la détérioration de ses équilibres macroéconomiques. Ce qui pose la question sur la pertinence de jugement de ces institutions. Ainsi, selon un ancien cadre de la Banque mondiale, «depuis 2010, le FMI est moins regardant sur la situation au Maroc». Cette situation est due à deux facteurs. Premièrement, un facteur politique du fait de l’hégémonie américaine sur les institutions de Bretton Woods. Le Maroc en tant que modèle de stabilité dans la région doit être préservé, voire chouchouté. L’autre est en relation avec le coût d’une réévaluation totale du pays. «En moyenne, les gens qui s’occupent du Maroc sont en poste pendant deux ans et ne passent pas beaucoup de temps dans le pays puisqu’ils s’occupent de plusieurs pays à la fois. C’est moins coûteux pour eux de ne pas aller contre le consensus que le Maroc est un bon élève». Ce conformisme du FMI contamine le jugement des agences de notation puisque le Fonds est la référence mondiale dans l’évaluation de la stabilité macroéconomique. C’est donc un important soft-power du FMI qui implique une bienveillance relative des agences de notation. Une réalité qui rappelle étrangement des situations similaires, notamment avant les crises argentine et thaïlandaise des années 1990. En tout cas, la reconduction de la LPL semble plaire au niveau des agences. Ainsi, quelques jours après les annonces faites aussi bien par Lagarde que par Boussaïd, voilà que Standard and Poor’s rehausse la note du Maroc d’une perspective négative à stable. Quelques jours plus tard, c’est au tour de JP Morgan de ne pas tarir d’éloges à l’égard du Maroc et de sa stabilité politique, ainsi que de ses perspectives de croissance. Un satisfecit généralisé qui laisse entrevoir une sortie imminente du Maroc sur les marchés internationaux…