La ville renaît de ses cendres

Economie novembre 2013

La ville renaît de ses cendres

Jadis zone internationale, jouissant d’une longue expérience de zone financière offshore, Tanger se dote aujourd’hui de la vision urbanistique qui lui manquait pour renouer avec son illustre passé.

Il a suffi du lancement de Tanger Métropole pour propulser la ville sur le devant de la scène médiatique. Après une longue période de nonchalance et l’absence d’une réelle stratégie de développement, la ville du Détroit entre dans une phase nouvelle. Ces dernières années, Tanger a vu naître de nombreux projets ambitieux, dont le port Tanger Med, l’implantation de l’usine Renault, la création de la zone franche d’exportation Tanger Free Zone… le développement urbain n’a malheureusement pas suivi. La ville n’arrivait pas à résoudre ses gros problèmes, comme celui d’une répartition plus harmonieuse de l’espace urbain et d’une infrastructure en phase avec le développement rapide. La population se plaint de la qualité des services municipaux, même quand ils ont été concédés à des entreprises étrangères. L’encombrement de la circulation dans certaines zones sensibles, ainsi que les déficits concernant la santé, l’enseignement, la culture et le domaine social en général noircissent le tableau. Ce nouveau programme apporte la solution à ces problèmes, qui, à moyen terme, constituent un frein aux mutations que connaît la ville. Tanger Métropole appelle ainsi à trouver des modèles de gestion et d’organisation des biens d’équipements dignes d’une ville vouée à un futur économique consistant. Le projet consiste en gros au réaménagement des voies routières, la réhabilitation du patrimoine culturel tangérois et la création d’une cité sportive. Ce relifting qui mobilise un portefeuille d’investissement s’élevant à 7,6 milliards de dirhams mérite  bien une lecture plus approfondie pour en détecter les enjeux.

Tanger, place financière ?
En effet, d’aucuns y voient un début de compétition entre le Grand Casablanca et Tanger Métropole, et certains indicateurs le laissent supposer. Casablanca souffre en effet d’une surcapacité, concentration industrielle et de grands projets qui phagocytent les uns les autres. Le ton réprobateur dans le dernier discours royal à l’encontre des gestionnaires de la ville de Casablanca remue le couteau dans la plaie. Tanger, pour sa part, serait plus encline à rayonner en tant que métropole économique, compte tenu de son identité historique de ville internationale. Le scénario de transfert de la place financière de Casablanca à Tanger étant démenti par Saïd Ibrahimi, DG de CFC Authority, n’annule en rien cette possibilité d’avoir une place financière à Tanger. Cela d’autant plus qu’en tant que place financière offshore, Tanger dispose d’une longue expérience. En effet, cette place a été constituée en 1991 et établie effectivement en 1993 par la loi 58-90 (26-2-1992) pour abriter les banques off-Shore ayant pour mission de recevoir des dépôts en monnaies étrangères convertibles et d’effectuer en ces mêmes monnaies toutes opérations financières, de crédit, de bourse, ou de change avec des non résidents. Les banques qui sont agréées dans la place Off-Shore de Tanger sont la Banque internationale de Tanger (Filiale de Crédit du Maroc), la Banque Attijari International (BCM) et la BMCI Off-Shore. Récemment, une quatrième banque filiale de SG vient d’être agréée pour s’installer dans la place. D’autres banques auraient déjà manifesté leur intérêt de s’installer à Tanger.
Dans cette loi, il y a deux types de dispositif incitatif (loi n° 58-90 du 26-2-1992), un pour les banques et l’autre pour les holdings. Pour les banques, il y a une exonération sur la TVA, des droits d’enregistrement et de timbre pour la constitution, l’augmentation du capital et l’acquisition d’immeubles, de la patente, de la taxe urbaine, de la taxe sur les commissions, d’impôt sur le capital et pour l’impôt sur le bénéfice, le choix existe entre un taux de 10% et un montant forfaitaire de 25.000 dollars durant les 15 premières années. Pour les holdings, un impôt forfaitaire de 500 USD pendant les 15 premières années suivant l’agrément, alors que les exonérations s’étendent également aux actionnaires et aux clients des entités Off-Shore. Malheureusement, ces mesures ne semblent pas suffire à donner le rayonnement attendu de cette ville. C’est dans ce sens que Tanger Métropole compte rectifier le tir.

«Le concurrent de Tanger Métropole, ce n’est pas Casablanca, c’est plutôt Algésiras, voire Marseille ou Alger»

Attention royale
Loin de penser que Tanger n’a pas eu l’attention qu’elle méritait, il faut rappeler qu’avec l’arrivée du Roi Mohammed VI,  la ville a retrouvé sa vocation de ville princière. Le Roi avait fait de Tanger la destination de son premier déplacement officiel juste après son intronisation, en octobre 1999. Depuis, grâce à l’intérêt qu’il lui accorde, elle a été sortie de sa léthargie, qui devenait aussi légendaire que son mythe. «En y célébrant officiellement chaque année la Fête du Trône, je considère personnellement que le Roi en a fait la capitale d’été du Royaume», pense un observateur. Mais le plus important c’est que la ville n’est plus abandonnée à son sort. C’est plutôt un grand chantier, en développement permanent. En effet, depuis le début des années 2000, elle s’est retrouvée engagée  dans une dynamique de développement extraordinaire, avec la réalisation de nombreux projets dans tous les domaines: économique, social et culturel. L’ensemble portuaire Tanger Med, avec toutes les infrastructures qui l’accompagnent, a transformé le paysage de la région: construction de routes, d’autoroutes et de voies ferrées, émergence de nouvelles zones industrielles et développement de la Tanger Free Zone. Les investisseurs affluent de nouveau, y compris les multinationales. Les appels à une main-d’œuvre spécialisée se multiplient, drainant vers la ville de nouvelles populations en provenance des autres régions du Maroc, voire de l’étranger. L’immobilier est obligé de suivre. C’est ainsi que des ensembles imposants voient le jour. Le tourisme n’est pas en reste: hier les hôtels fermaient leurs portes, aujourd’hui de nouvelles unités s’installent, de même que des maisons d’hôtes. «Au niveau urbain, la mise à niveau est devenue permanente, apportant des changements radicaux en matière d’aménagement urbain, même dans les quartiers populaires où les bidonvilles sont progressivement éradiqués. La qualité de la vie s’améliore, même dans ces quartiers dits sensibles, autrefois abandonnés», ajoute notre observateur.
Les principaux services municipaux ont fait l’objet de concessions à des multinationales étrangères. Il y a quelques années, le plus optimiste des Tangérois n’aurait pas pu imaginer ce qui se passe actuellement.
Tanger est un carrefour international depuis les époques antiques, depuis que les Phéniciens y ont installé un comptoir, que le navigateur Hannon s’est aventuré à traverser le détroit en 450 avant  J.C et depuis que Rome l’a vassalisée en lui accordant le statut de cité romaine au début de l’ère chrétienne. Mais, la ville va perdre son statut depuis l’indépendance et les différents gouvernements qui se sont succédé au Maroc n’ont pas su capitaliser cette dimension internationale qui aurait pu jouer un rôle différent dans le développement économique du pays. «Il est quand même triste de regarder le passé et constater que nous avons fait d’elle une destination touristique dans les années 1960, pour la transformer en une toute petite ville industrielle avant de l’abandonner dans les mains des spéculateurs qui en ont fait une ville sinistrée d’un point de vue urbanistique jusqu’à la fin des années 1990», se désole Rachid Taferssiti, auteur-chercheur et président de l’Association Al Boughaz. A quoi servirait aujourd’hui de reparler de Tanger «Principauté», de «Ville de Congrès»?
La rumeur ayant circulé sur Tanger Financial City n’est pas innocente. Cette forme de compétition entre Casablanca et Tanger devrait plutôt être observée sous l’angle de la complémentarité, selon les observateurs, surtout pour éviter les doublons inutiles. «Le concurrent de Tanger Métropole, ce n’est pas Casablanca, c’est plutôt Algésiras, voire Marseille ou Alger», remarque Taferssiti.

Potentiel de compétition
En effet, il y a des secteurs économiques où Tanger peut rivaliser avec ses concurrentes de la rive européenne. A l’image de Gibraltar, dont l’économie repose principalement sur les services, notamment dans la finance et le tourisme, la ville de Tanger peut capitaliser sur ses atouts. Le territoire du Gibraltar a vu en effet beaucoup de banques britanniques et étrangères installer des filiales, à tel point qu’il est devenu un pôle financier international très important. Ce qui lui a permis de disposer aujourd’hui d’une place importante dans le commerce international, et où le secteur portuaire est très important dans l’économie de la région.
Avec le terminal à hydrocarbures de Tanger Med (une superficie de 12 ha et une capacité de stockage de 532.000 m3 de produits raffinés réparties en 19 réservoirs), la ville peut devenir un pôle pour des activités de bunkering on et offshore, le ravitaillement en carburant et en lubrifiants des bateaux en passage au port Tanger Med et pour le trading à l’international, avec import et export de combustibles en fonction des besoins dans la région méditerranéenne. Le tourisme est également un secteur à grand potentiel, mais qui reste cloisonné à l’hôtellerie et avec une seule marina sur place, l’offre n’est pas assez intéressante. Casinos et paris sportifs en ligne représentent également un secteur à fort potentiel dans la région. D’ailleurs, la plus grande société de jeux en ligne (PartyPoker), cotée à la Bourse de Londres, est basée juste en face, à Gibraltar.
L’idée de développer une ville princière à Tanger est apparue dans les années 60, au lendemain de l’indépendance, mais l’époque n’était pas propice à sa concrétisation, bien que l’idée venait aussi de Mohammed V. Durant les premières années après l’indépendance jusqu’en 1960, la politique marocaine consistait à reconstituer le Grand Maroc. Mais aujourd’hui, à l’ère de la régionalisation avancée, tout semble devenir possible.

Tanger,zone internationale

Tanger a une longue histoire de ville internationale. L’année 1905 voit le début des manœuvres européennes sur la ville du détroit. Les Espagnols s’installent dans le Nord du Maroc en 1912. En mars de la même année, Régnault, représentant de la France, quitte Tanger pour signer à Fès le traité du Protectorat. Le 18 décembre 1923 s’ouvre l’époque internationale de la ville de Tanger. Ce jour-là, fut signé le traité définissant le «Statut de la Zone Internationale de Tanger», expérience unique dans l’histoire de l’humanité, d’administration d’une ville par plusieurs pays. Profitant d’une période de troubles, l’Espagne annexe provisoirement la zone internationale de Tanger en 1940. Les effets du traité se prolongeront jusqu’au 20 octobre 1956, date du rattachement définitif de Tanger au Royaume du Maroc. A l’indépendance, en 1956, la population de Tanger est de 150.000 habitants dont 42.000 étrangers: 30.000 Espagnols, des Français, des Portugais, des Anglais, des Italiens, des Américains, ainsi que des réfugiés d’Europe centrale, d’Asie et d’Amérique latine. Tanger a toujours eu un statut privilégié. En 1923, alors que tout le Maroc est placé sous protectorat, elle est déclarée ville internationale et placée sous l’autorité d’une dizaine de pays. Les investisseurs étrangers affluent vers la ville et, avant la seconde guerre mondiale, une ville nouvelle voit le jour, avec des hôtels, cafés, théâtres. Les égouts sont espagnols, l’électricité est anglaise, le tramway est français. C’est surtout entre les années 1950 et 1960 que des écrivains et des artistes du monde entier sont séduits et ont depuis séjourné dans la ville, à l’instar de Tennessee Williams, Jean Genet et Paul Bowles.