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Une légitimité forgée dans l’épreuve

Enquête juillet 2013

Une légitimité forgée dans l’épreuve

La CGEM comme seule représentant du Patronat est un acquis mérité. L’Histoire, les prises de position et le charisme des présidents y ont beaucoup contribué. Jusqu’à quand le restera-t-il?

Les différents témoignages recueillis dans le cadre de cette enquête révèlent deux constats importants. Le premier est que la confédération est sortie de son silence après des semaines pour dénoncer cette fois ci non pas son inquiétude vis-à-vis d’Amal, cette association qui commence à déranger, mais vis-à-vis du comportement du gouvernement. En témoignent les déclarations récentes de Meriem Bensaleh, lors de l’assemblée générale de la CGEM où elle dit clairement que «le rythme de travail des responsables gouvernementaux ne suit pas celui des entrepreneurs, ce qui conduit à un certain retard dans la prise de décisions». La CGEM se réserve le droit de demander des comptes au gouvernement sur ses orientations économiques, ce qui en soi démontre une volonté de lui rappeler qui est le réel représentant des entreprises marocaines. Le deuxième constat est que les similitudes qui ont commencé à apparaitre entre ce qui s’est passé dans le paysage patronal turc avec la montée en force de la Musiad, proche du parti au pouvoir AKP et qui a fait de l’ombre à la formation patronale historique Tusiad, et ce qui se passe actuellement au Maroc ne peut être pris à la légère.

Interlocuteur unique
Ce droit que réclame la CGEM de demander des comptes à un gouvernement émane d’une évidence: la CGEM est aujourd’hui l’interlocuteur premier et unique des gouvernements pour les questions économiques. Cette omniprésence méritée ne s’est pas faite d’un jour à l’autre. Elle est le fruit de plusieurs facteurs, et de beaucoup d’efforts et sacrifices faits dans le temps. Sa composition est révélatrice de la force qu’elle exerce dans le milieu des affaires. Entre les associations professionnelles, les 30 fédérations, les syndicats professionnels, les coopératives et les chambres professionnelles, mais aussi des personnes physiques, les membres à part entière de la CGEM sont de 2.429 membres. Les membres affiliés (membres des groupements associatifs professionnels d’entreprises adhérentes à la CGEM) portent le nombre totale des membres de la CGEM à 33.000. Ce qui équivaut selon le rappel de la présidente à 3 millions d’emplois, 80% des entreprises et 95% des impôts. De plus, la Confédération inclus des membres associés, qui sont les entreprises qui n’ont pas de siège au Maroc, mais ayant une représentation économique ou sociale dans le pays. Ceux là n’ont pas le droit de vote mais bénéficient des prestations et des services de la CGEM.  La Confédération tourne avec un budget de 45 millions de dirhams constitué à travers la collecte des cotisations et autres services fournis par la centrale patronale à ses membres. Toutes ces données sur la composition, la représentativité, le nombre…ne sont que des éléments élémentaires pour expliquer la force de la CGEM. En effet, sa puissance, la CGEM la tire moins de son étendu et sa taille et plus de l’image de leader qu’elle a réussi à se construire au fil des années. «La place qu’occupe actuellement la CGEM dans le panorama économique marocain est issue de son évolution dans le temps. Cette place est acquise par les transformations successives, issues des transformations politiques et de la complexité du tissu entrepreneurial porteur de tensions spécifiques dans le temps», note Irène Bono, enseignante-chercheure à l’Université de Turin.

L’assainissement des années 90 a renforcé l’image du Patronat aux yeux des entreprises privées

Une force acquise dans le temps
En effet, la CGEM (d’abord confédération économique puis des entreprises) a évolué à différentes vitesses depuis sa création en 1947. La formation a connu beaucoup d’évolutions dans la composition mais aussi dans l’organisation et la structure. Créée au départ pour représenter les patrons français au Maroc, cette structure devient une force de frappe et de proposition et un interlocuteur inévitable de l’Etat et les formations syndicales. Le plus intéressent à relever est que la confédération a compris que la force viendrait de la représentativité à travers le nombre et la taille. Ainsi en 1969 la CGEM s’allie à la l’AGIM (Association général des Industriels Marocains), qui était une sorte de formation syndicale des patrons marocains, alors que l’ancêtre de la CGEM représentait le syndicat des patrons européens. Une sorte de duel existait entre les deux mais qui a disparu au profit d’une nouvelle force de frappe des patrons après la marocanisation de l’économie nationale. Ce rapprochement était sensé unifier le patronat qui était affaibli par cette pluralité. Au fil du temps, la CGEM réussit à attirer plus de membres, et par voie de conséquence, devenir le représentant du patronat marocain sur la scène nationale, internationale et l’interlocuteur privilégié sinon unique des investisseurs étrangers. Mais c’est sous le mandat de Abderrahim Lahjouji que la dimension de représentativité prend un réel tournant. «La multiplicité des représentations patronales n’existait pas dans la période coloniale puisqu’en 1947 c’est une antenne du Conseil national du patronat français qui a été installée pour appuyer les chefs d’entreprises français au Maroc. Il y a eu une forme de multiplicité dans les années 60, mais dés 1970 l’AGIM a fusionné avec la CGEM dans le cadre d’une importante fédération de l’industrie. Depuis, la représentation des entreprises a toujours été assurée uniquement par la CGEM», explique un ancien secrétaire général de la CGEM. Mais le contexte économique a joué un grand rôle dans le devenir de la confédération et de sa force. «Depuis 1997, les élus locaux et nationaux s’impliquent dans les affaires. En même temps, des hommes d’affaires se présentent davantage aux législatives et se font mieux élire que les militants politiques. Les grandes villes du royaume voient ainsi des hommes d’affaires arriver à la tête de leur Conseil de la ville, des chefs d’entreprises fondent des partis et la CGEM s’est imposée depuis le milieu des années 1990 comme un syndicat qui compte, notamment dans la négociation sociale», explique Myriam Catusse, docteur en Sciences politiques, chercheur au CNRS et auteur du livre «le temps des entrepreneurs», dans une interview accordée à la revue Economia. La CGEM a ainsi acquis plus de force à travers ses membres plus qu’elle n’en a donné à ceux-ci. Autrement dit, la confédération tire sa force de ses membres patrons, se trouvant à des postes clef de pouvoir, aussi bien économiques que politiques. La fameuse opération d’assainissement menée dans les années 90 sous les commandes de Driss Basri, ministre de l’Intérieur de l’époque, a concouru à renforcer l’image de représentant crédible du patronat aux yeux des entreprises privées. Aux quatre fédérations sectorielles de  1994 se sont ajoutées de nouvelles fédérations, dont l’AMITH, association des textiliens qui était très importante à l’époque. La confédération qui dispose de huit unions régionales et plusieurs commissions à réussi depuis une fulgurante transformation de sa structure sous le mandat de Lahjouji. L’élection de son président occupe le centre  de l’actualité médiatique. Mais aussi et surtout l’attention des pouvoirs publics. Mais cette légitimité, bousculée avec la récente implication d’une petite association d’entrepreneurs dans l’organisation d’un événement de haut niveau, devenant interlocuteur vis-à-vis d’hommes d’affaires étrangers, pose un grand point d’interrogation.

«Les formations patronales n’ont jamais cherché à s’afficher en leaders»

CGEM non immuable
Est ce que cette légitimité ne peut pas être contestée pour ouvrir le débat sur la multiplicité des centres de représentations? «Parce que les rapports de force changent, que la légitimité évolue dans le temps, la position qu’occupe aujourd’hui la CGEM peut se reconfigurer car elle n’est pas immuable», estime Irène Bono.
D’ailleurs, le projet de régionalisation pourrait y contribuer avec l’émanation de nouvelles structures patronales régionales. Et c’est probablement pour s’y préparer et éviter d’avoir des surprises dans le futur que la CGEM a enclenché, sous le mandat Mohamed Horani, un processus de reforme des représentations régionales. Il est donc possible que de nouvelles forces économiques voient le jour, ou s’affirment avec le temps. Mais force est de constater qu’aujourd’hui l’on soit déjà dans un système à représentations patronales multiples.
Au côté de la très forte CGEM, l’on peut citer l’Union Générale des Entreprises et des Professionnels (UGEP), proche du parti de l’Istiqlal, mais aussi l’Espace Marocain des Professionnels (EMP), créé en 2010 et qui est une association organiquement liée au PJD Il faut ajouter à cela les chambres professionnelles, la Confédération Marocaine de l’Agriculture et du Développement Rural (Comader) qui réunit les associations et coopératives opérant dans le secteur de l’agriculture. Ces formations, bien qu’elles existent depuis longtemps et disposent d’une base très large d’adhérents, n’ont jamais cherché à s’afficher dans une posture de leadership à l’image de la CGEM. Ce n’est donc pas seulement une question de pluralité mais davantage une question de volonté d’assumer le leadership  et le fardeau que cela représente. C’est dans ce sens que l’incident entre Amal Entreprises et la CGEM constitue un tournant car c’est la première fois que cette dernière a en face une formation qui lui concurrence son exclusivité.
Le fait d’associer Amal Entreprises à l’organisation d’un événement aussi important arrimé à la visite d’un chef d’Etat ne peut que la mettre dans une position de défi, même si cela n’est pas intentionné, chose qui n’est ni sûre ni exclue. Et bien que la CGEM refuse de se comparer à cette association sortie de nulle part, à travers son «over-réaction», elle la légitime indirectement et la place de facto comme concurrent potentiel, ou en tout cas comme un possible prétendant au leadership dans le panorama économique national.

La ligne rouge sautera-elle?

«Il est inacceptable que les pôles politiques veulent avoir des appendices économiques et syndicales » lance Hassan Chami, ancien président de la CGEM lors d’une interview récente sur une radio de la place. Ce même Hassan Chami qui a payé le prix fort à cause de son franc-parler et sa défiance du pouvoir. Il est clairement mentionné dans les statuts de la CGEM que toute prise de position en faveur d’un parti politique ou toute prise de position à caractère religieux est rigoureusement interdite et ne peut être faite en son nom. La CGEM s’interdit tout acte et toute action à caractère partisan ou discriminatoire. Bien que tous les membres de la CGEM rencontrés clament haut et fort que la confédération est apolitique et qu’il n’y pas de considérations politiques à noter dans cet incident avec Amal Entreprises, les choses ne sont pas aussi simples. On a pu constater ces deux dernières décennies que cette alliance des milieux d’affaires et du politique est loin d’être un long fleuve tranquille. Bien entendu, des relations privilégiées sont nouées entre la bourgeoisie et le régime. Néanmoins, la définition de la «bonne distance» au politique est sans cesse négociée et renégociée, comme l’illustrent les derniers épisodes de la vie de la CGEM. L’art de garder la bonne distance est complexe: il faudrait être tout à la fois suffisamment proche des milieux de décision pour «avoir de l’écoute» mais pas trop proche non plus, pour ne pas être accusé d’avoir «franchi la ligne rouge» comme ce fut le cas pour d’anciens présidents de la Confédération », mentionne Myriam Catusse. Les exemples de membres du bureau de la CGEM membres également de bureaux de partis politiques sont multiples. Sous le mandat Hassan Chami, Mouhcine Ayouche qui assurait le poste de directeur délégué de la CGEM, était aussi membre du bureau politique d’une organisation d’extrême gauche qui est l’OADP (Organisation d’action démocratique et populaire), ancêtre du PSU (Parti Socialiste Unfié). D’autres membres, comme Aziz Akhennouch, Salaheddine Mezouar…ont été des élus, ministres, et membres de partis politiques aussi. Lahjouji, ancien président de la CGEM, est aujourd’hui secrétaire général du parti Forces Citoyennes.