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L’enfer glacé des bergers en montagne

Economie janvier 2013

L’enfer glacé des bergers en montagne

Loin du fantasme touristique, la vie en montagne est aussi dure pour les bergers que la neige qui, pendant plusieurs mois, plonge la vallée de Selouane dans l’isolement total. Outre le froid, ceux-ci sont à la merci d’une nature intraitable, que l’unique route crevassée relie difficilement à la modernité. Mais si la main de l’Homme n’y est pas encore visible, ce n’est pas par manque de ressources naturelles.

A peine quitte-t-on la ville d’Azrou que la nationale 13 serpente entre les flancs blanchis des montagnes. Au détour d’une colline plantée de cèdres, on bascule dans un Maroc privé d’électricité, d’eau potable et de réseau téléphonique. Enclavée entre les Haut et Moyen Atlas, la région de Bekria offre un paysage bucolique que les neiges ont figé dans un autre temps, et où les Hommes n’ont pas encore réduit la nature en esclavage. Mais il ne faut pas s’y tromper: Si la dernière route bitumée arrête la modernité, que les poumons s’étirent à mesure que l’air se raréfie, ici dans la vallée de Selouane, l’on ne croise que des mulets abandonnés à la rudesse de l’hiver qui s’étendra jusqu’en mai, les quelques paysans qui demeurent ne pouvant assurer subsistance à leurs frêles montures.
Les rares maisonnettes de fortune par-ci par-là sont inhabitées en cette saison où les bergers menant leur bétail s’exilent vers des plaines plus clémentes, à une centaine de kilomètres plus bas, qu’ils atteindront en deux jours de marche au cours desquels le sommeil est proscrit. Femmes et enfants, entassés dans un camion, les ont précédés. Pour croiser âme qui vive, il faut encore grimper une bonne demi-heure sur une neige épaisse où le pied hésite ou se tord.
Déjà le froid des années précédentes a emporté des vies et, cet hiver, le thermomètre a atteint -16°C. Dans la petite bourgade d’Anefgou, entre Khénifra et Midelt, on déplore la mort de plusieurs enfants, trop fragiles pour supporter le froid. A Selouane, comme partout ailleurs, partir est l’unique solution pour ceux qui survivent plus qu’ils ne vivent. C’est ce qu’explique le premier paysan que l’on croise. «Je souhaite vendre mes terres pour m’installer en ville, mais, pour le moment, personne n’est intéressé». Et pour cause: l’accès à la région est difficile, les quelques étrangers qui s’y aventurent font l’objet de toutes les interrogations et quand bien même lui rachèterait-on un ou deux hectares, ce serait à un prix si vil que l’ex-montagnard finirait entassé dans un bidonville. Une dure réalité qu’il semble ignorer et qui fait le bonheur de l’acquéreur, surtout que la région offre de grandes ressources naturelles encore inexploitées.

«La mortalité infantile n’y est pas plus grave que dans d’autres régions où l’accouchement s’effectue sans assistance médicale»

Survivre sous le joug de la montagne
L’oreille fine de Oumhi, ou Mohamed pour l’administration, a repéré les pas étrangers bien avant que sa silhouette ne déchire l’horizon immaculé. Il coupe du bois pour garnir celle qu’il nomme «moudemmira», la poêle rustique installée au centre de la pièce principale, et que l’on peut voir fumer par-dessus le toit. Indispensable par ce grand froid, elle est si gourmande qu’il faut continuellement la nourrir, le tout pour une consommation horaire de presque 70 kilos. Pendant ce temps, son frère cadet s’attelle à nourrir la dizaine de brebis qui bêlent depuis l’étable. La famille survit en s’occupant du bétail d’un autre propriétaire, avec qui elle partage les bénéfices annuels.
Les deux hommes ont été abandonnés par leurs épouses. L’une, partie cueillir les fraises en Espagne, n’en est jamais revenue; l’autre a préféré le confort d’une petite ville à la rudesse de la montagne. Seule leur mère demeure en ces terres inhospitalières, qui, en bonne hôte, s’affaire en cuisine, entourée de deux ou trois bambins bien obligés de s’occuper quand ils ne vont pas à l’école. Car au vu du petit nombre d’enfants restés dans la région, l’unique établissement scolaire, accessible à quelques kilomètres à pied, est fermé jusqu’au sortir de l’hiver.
L’isolement est le principal ennemi de ces bergers. Analphabètes, peu enclins aux questions religieuses, la plupart d’entre eux sont nés et mourront dans la région. Le plus proche dispensaire se situe à cinq kilomètres en contrebas. La seule infirmière qui d’ordinaire y soigne les malades a laissé place à un gardien. Et rares sont les fois où les habitants de Selouane s’y aventurent. Les femmes accouchent à domicile et les hommes sont souvent atteints de maladies liées à la qualité de l’eau non filtrée, qui attaque leur prostate ou les affuble d’un goitre. Pour autant, l’espérance de vie demeure élevée, en moyenne autour de 90 ans. La mortalité infantile n’y est pas plus grave que dans d’autres régions où l’accouchement s’effectue sans assistance médicale. Seul le froid peut être meurtrier qui, souvent, couvre jusqu’au toit les frêles portes de leurs maisons.
Une voisine à peine pubère aide la grand-mère à préparer le déjeuner. En contrepartie, celle-ci l’initie au métier à tisser. Une vingtaine de couvertures et tapis bariolés s’entassent au fond de la cuisine. Lorsqu’ils ne servent pas à vaincre le froid, ils peuvent être vendus au marché du lundi auquel s’invitent quelquefois les hommes de la maison. La famille vit en quasi-autarcie, en tout cas pour ce qui est de sa survivance. Il faut tout de même 200 dirhams par jour pour faire tourner la fermette, une somme qui est principalement déboursée pour le bétail. Car, dans de telles conditions, la vie des bêtes est prioritaire sur celle des hommes.
Le garde forestier est la seule autorité que connaissent les habitants de la zone. Leurs rapports avec lui sont plutôt cordiaux, tant qu’il les laisse couper du bois dans la forêt contre quelques œufs ou de la paille. Pourtant, même lui semble avoir déserté la région en cet hiver: le chalet de style colonial qu’il occupe est aussi silencieux que l’étendue blanche coiffant les collines.

Une montagne à la générosité méconnue
Les neiges hivernales sont autant une malédiction qu’une aubaine. Encore faudrait-il avoir les moyens ou, du moins, l’idée d’en tirer profit. Pour un pays qui souffre de sécheresse, les quantités d’eau disponibles en ces régions montagneuses forment une ressource naturelle de taille. Si elle sert à alimenter les grands barrages des alentours, cette eau de grande qualité ne profite pourtant pas aux habitants de la région. D’un autre côté, la forêt où vont paître les brebis regorge de cédraies naturelles presque vierges. Car, à part l’utilisation personnelle des bergers, la plus grande partie du bois y est coupée illégalement, avec l’aval intéressé du garde forestier. Le tronc de deux mètres est vendu au marché noir à 200 dirhams, tandis que le prix du m3 en ville atteint 20.000 dirhams. Tout un réseau de trafic lignicole qui pourrait être réglementé, autant dans l’intérêt des locaux que celui de préserver la nature. Encore faudrait-il que les pouvoirs publics s’intéressent de près à cette zone reculée.
Enfin, les nombreuses terres agricoles qui couvrent la vallée sont également peu ou pas exploitées. Les fermiers y plantent quelques légumineuses dont ils espèrent tirer profit, tandis qu’il apparaît évident que la technique pourrait rendre ces terres plus fertiles, surtout que l’eau ne manque pas. Une exploitation d’oliviers ou de pommiers y est possible, mais les propriétaires manquent de savoir agricole pour en tirer avantage et structurer leur activité.
Sitôt le printemps annoncé, la vallée reprendra son rythme lent et monotone, imperturbable. Du moins, tant qu’il demeurera suffisamment d’Hommes pour vivre de cette nature généreuse et sournoise à la fois, qui finira, tôt ou tard, par courber l’échine devant les temps modernes.