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Le désaveu des entreprises

Entreprises décembre 2012

Le désaveu des entreprises

Dans le cadre d’une enquête menée par Transparency Monde, un échantillon représentatif d’une centaine d’entreprises marocaines privées fait état de résultats inquiétants. Les chiffres révélés montrent que les managers du secteur privé ne font pas confiance aux officiels.

Un peu plus d’une décennie après son initiation, la politique nationale anti-corruption présente aujourd’hui un bilan mitigé. Après la parution de l’Indice de Perception de la Corruption IPC pour l’année 2012 qui a classé le Maroc à la 80ème place sur un total de 183 pays, l’enquête menée par Transparency Monde sur l’indice de corruption des pays exportateurs vient appuyer ce constat avec des chiffres fort révélateurs. Cette enquête a en effet été menée auprès d’entreprises opérant dans le privé et dont l’objectif était de mesurer leur perception de la corruption et de l’institution publique. Le résultat révèle malheureusement que les retombées de la politique de lutte contre ce phénomène n’ont pas atteint tous les objectifs de départ. La compétitivité du Maroc en tant que pays exportateur et récepteur d’investissements en prend encore un coup. Les efforts entrepris par les différents gouvernements dans le domaine de la lutte contre la corruption, dont la création d’institutions étatiques spécialisées, semblent aujourd’hui se dissiper avec ces chiffres décourageants. «C’est vrai que la collecte de ces données a été faite avant l’actuel gouvernement, mais cela n’empêche pas que la politique soit pérenne et ne doit pas s’attacher à un gouvernement en particulier. C’est désespérant de voir que l’Exécutif ne fait pas quelque chose de palpable dans ce sens», note Azzeddine Akesbi, membre de Transparency Maroc.

Corruption et concurrence
Au début des années 2000, le gouvernement Youssoufi avait initié le chantier de la moralisation de la vie publique où, pour la première fois, le mot corruption fut désacralisé. En avril 2002, la Commission nationale de moralisation de la vie publique avait lancé une campagne de communication nationale pour la promotion des valeurs à la base de la moralisation de la vie publique auprès des citoyens et des administrations publiques. Un ensemble de mesures ont été prises depuis. Il y a eu l’instauration de l’Instance centrale de prévention de la corruption (dont la dissolution est aujourd’hui imminente), du Conseil de la Concurrence, du Conseil économique et social et des tribunaux financiers, ainsi que  la réforme de la législation sur l’enrichissement illicite et du système des marchés publics. Mais finalement, ces mesures ont-elles eu l’effet escompté? Pas aussi bien, selon les entreprises approchées dans le cadre de l’enquête. En effet, 72% de l’échantillon pensent que cette politique est sans effet contre seulement 5% qui la considèrent comme effective. Les deux dernières enquêtes ont d’ailleurs donné approximativement le même chiffre qui tournait autour de 64%. A la question «dans quelle mesure il est courant que les officiels dans votre pays acceptent les pots-de-vin?», 55% des entreprises interrogées ont répondu que c’est très courant, alors que seulement 3% ont répondu jamais, ce qui est flagrant. Les fondements de ce jugement de la part des entreprises interrogées reposent sur certains faits. En effet, sur l’échantillon d’entreprises qui n’ont pas réussi à remporter des marchés sur les 12 derniers mois, 28% pensent que les concurrents ont payé des pots-de-vin. Ce chiffre est révélateur puisqu’il montre clairement que la transparence dans l’attribution des marchés publics est encore sujette à interrogation. Cette indignation de la part des entreprises interrogées soulève une problématique aussi inquiétante.

«40% des entreprises pensent que le comportement non éthique est largement courant parmi les officiels du secteur public»

Le secteur public pointé du doigt
En effet, l’utilisation des deniers publics a figuré sur le questionnaire de l’enquête, le but étant de voir comment le secteur privé et les entreprises voient le secteur public et ses dirigeants.  Ce sont 49% des entreprises enquêtées qui pensent qu’il est courant que les fonds publics soient mal utilisés par les hauts responsables. Cette question soulève beaucoup d’interrogations sur le comportement du secteur public et surtout l’éthique de ses dirigeants. D’ailleurs, le Maroc a des scores plus préoccupants que d’autres pays pour ce qui est du comportement non éthique puisque 40% des entreprises pensent que le comportement non éthique est largement courant parmi les officiels du secteur public. De ce fait, comment est-ce que le gouvernement peut prétendre être efficace dans la lutte contre la corruption si 40% des entreprises interrogées jugent les lois nationales en termes de lutte contre la corruption inefficaces? L’étude du World Economic Forum, sortie le mois de septembre dernier, avait classé le Maroc à la 70ème place dans l’attractivité pour l’investissement, la bureaucratie étant le premier obstacle dénoncé par les entreprises interrogées dans le cadre de cette enquête. La diversité et la représentativité des entreprises interrogées renseignent également sur la pénétration de ce phénomène dans pratiquement tous les secteurs. Sur les 100 entreprises, 42% sont constituées d’entreprises de services comme le commerce de détail, les hôtels, la restauration. Les industries de transformation légère, comme les produits alimentaires et les boissons, constituent 16% de l’échantillon, 12% concerne le secteur de la pêche, 6% le secteur de l’industrie lourde et machines et outils, 5% dans les travaux publics et la construction et 4% dans le secteur des banques et finances. Mais les entreprises sont-elles prêtes à engager des actions pour remédier au phénomène et apporter leur pierre au chantier de lutte contre la corruption?

La volonté est là, mais…
Selon les résultats de l’enquête de Transparency, les responsables des entreprises interrogés avancent dans des proportions élevées l’existence de politiques anti-corruption, incluant formation et prévention. D’autre part, 58% affirment disposer de codes d’éthique et 40% de mesures pour le soutien des dénonciateurs de la corruption. Néanmoins, ces chiffres restent contestables, du fait du décalage entre cet engagement et la persistance du phénomène. L’appréciation des chefs d’entreprises interrogés est facilement biaisée par l’incapacité de ceux-ci à affirmer qu’ils ont une politique ou une pratique de facilitation des paiements ou qu’ils ne soutiennent pas les dénonciateurs de la corruption. Chose qui ramène à la loi qui décriminalise le dénonciateur. «Il faut protéger l’individu dénonciateur de la corruption surtout du fait que l’article 18 de la fonction publique est plus répressif que protecteur», dénonce Azeddine Akesbi. Certes, il y a une année, le parti à la tête du gouvernement a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Arrivé au pouvoir, le PJD a levé le couvert sur plusieurs affaires (liste des bénéficiaires des agréments de transport, des licences de prélèvement de sable..). Mais jusque-là, les observateurs pensent que des actions de dénonciation ne sont efficaces que sur le court terme. «Nous avons besoin de plan d’action, pas de discours ni de rhétorique», appelle Abdessamad Sadouk, secrétaire général de Transparency Maroc. En conclusion à l’enquête de Transparency et du World Economic Forum, si des mesures à court terme ne sont pas prises, la léthargie qui gangrène l’entreprise publique, couplée à l’indignation des entreprises marocaines, risque de persister encore devant l’inefficacité de la politique nationale anti-corruption.

Gouvernement: pour ou contre la punition ?

Face aux déclarations au mois de juillet du chef du gouvernement Abdelilah Benkirane dans l’émission «Sans Frontière» sur Al Jazeera, de sérieuses questions se posent sur l’approche du gouvernement dans la lutte contre la corruption. Dire que «le gouvernement compte tourner la page du passé de façon bienveillante et que l’arrestation de tous les corrompus est chose impossible et sera une véritable chasse aux sorcières qui terrorisera la société» efface d’un revers de la main toutes les attentes de la société civile. L’affaire de l’enquête parlementaire sur l’Office du Commerce extérieur illustre ce revirement d’une manière flagrante. Le rapport en question, présenté le 13 août de cette année, a qualifié l’OCE de «machine d’extorsion» et a relevé les irrégularités mettant en cause des responsables gouvernementaux actuels, des dirigeants de partis politiques et des cadres de l’office. Braderies de biens fonciers appartenant à l’OCE, recrutements irrespectueux des procédures, avantages financiers indus, une liste d’anomalies et d’infractions a été relevée et accompagnée d’une demande de poursuites judiciaires à l’encontre des personnes en question. Depuis que le dossier a atterri au bureau du chef de gouvernement, c’est le silence radio. La couleur a été annoncée.