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La fuite des capitaux

Point de vue août 2012

La fuite des capitaux

Chaque année, 1 à 2 milliards de dollars en moyenne quittent clandestinement le Maroc pour aller se réfugier en Suisse ou d’autres paradis fiscaux, selon le Boston Consulting Group. Global Financial Integrity (GFI) va même jusqu’à affirmer que 30% de l’argent détenu par les Marocains nantis est déposé dans des banques étrangères. En termes de volumes, une étude du GFI qui porte sur la période 1970-2008 classe le Maroc en quatrième position avec 25 milliards de dollars, après le géant pétrolier nigérian en tête du classement avec 89,5 milliards de dollars, suivi de l’Egypte (70,7 milliards), de l’Algérie (25,7 milliards), et de l’Afrique du Sud (24,9 milliards). Avec 854 milliards de dollars qui ont fui le Vieux Continent, l’Afrique aurait pu non seulement rembourser sa dette extérieure (250 milliards à fin 2008), mais aussi consacrer 600 milliards de dollars pour des programmes de lutte contre la pauvreté et de développement des infrastructures. L’Afrique subsaharienne est même «créditrice» nette vis-à-vis du reste du monde, dans la mesure où le stock des capitaux ayant fui le sous-continent excède de loin le stock de sa dette extérieure. Depuis le début du Printemps arabe, le mouvement se serait accéléré. Le phénomène ne concerne évidemment pas que les pays du Sud. Au rythme de l’aggravation de la crise financière en Europe, les transferts d’argent à l’étranger qui ont affaibli la Grèce ces dernières années touchent cette fois l’Espagne, affaiblie par un système bancaire en faillite, avec un transfert net de 66,2 milliards d’euros à l’étranger en mars dernier selon la Banque d’Espagne. On estime que depuis trois ans, 600 milliards d’euros ont quitté l’Espagne et l’Italie. Au Maroc, il semblerait que la fuite des capitaux marocains à l’étranger commence à inquiéter les autorités. En effet, selon une source médiatique, l’inspection de l’Office des Changes vient de diligenter une enquête pour tenter de détecter les différentes opérations de fuite de devises. Son travail se fait en concertation avec les services de sécurité des aéroports, notamment ceux de Casablanca et Marrakech. Une enquête qui ne toucherait que les « porteurs de valise» ou les bazars de Casablanca n’aurait que peu d’impact sur le phénomène. Le conduit le plus important de la fuite des capitaux est la manipulation des paiements du commerce extérieur. Les importateurs gonflent la facture des importations afin de récupérer un excédent de change, alors que les exportateurs sous-déclarent la valeur des marchandises vendues et dissimulent la différence dans les comptes bancaires à l’extérieur. Les pertes par le biais de ces manipulations du commerce extérieur sont plus manifestes dans les secteurs où opèrent les entreprises dont l’activité est orientée vers l’étranger et les multinationales. Celles-ci profitent de la complexité des opérations et du grand volume des transactions dans leur secteur d’activité pour minimiser leur facture d’impôt.

«Au Maroc, la fuite des capitaux marocains à l’étranger commence à inquiéter les autorités. L’Office des Changes vient de diligenter une enquête pour tenter de détecter les différentes opérations de fuite de devises.»

Lorsque les échanges s’effectuent entre structures d’un même groupe multinational (filiales, fournisseurs, distributeurs…), le risque de manipulation des prix, des cours et de la facturation est naturellement multiplié. La surfacturation ne consiste pas seulement à gonfler artificiellement les prix des produits ou des infrastructures «clés en main » que l’on importe (autoroutes, infrastructures portuaires, etc.). Traditionnellement, la technique la plus usitée consiste à respecter un prix formel en jouant sur la qualité de la marchandise importée pour transférer des capitaux en toute tranquillité. La fuite des capitaux est un obstacle à la mobilisation de l’épargne et des ressources destinées à l’investissement. En utilisant les données de la Banque mondiale, certaines études estiment que chaque réduction de 40.000 dollars en fuite de capitaux se traduit par un décès infantile supplémentaire en Afrique. Ainsi, cette hémorragie d’argent occasionnerait plus de 77.000 décès de nourrissons supplémentaires par an. La fuite des capitaux n’est donc pas seulement de l’escroquerie financière ; elle occasionne des pertes en vies humaines. La lutte contre cette pratique est rendue particulièrement difficile par la faible capacité de supervision technique et administrative des autorités étatiques, la limite des contrôles bancaires qui ne s’opèrent souvent que sur documents, la faiblesse des capacités de contrôles des services douaniers et fiscaux et la corruption qui gangrène encore certaines administrations. A l’évidence, les services douaniers et fiscaux ne peuvent à eux seuls, et quelle que soit leur volonté, réduire ce fléau. Pour tenter d’enrayer le phénomène, il faut s’attaquer à ses origines. «Capital is a coward» (le capital est un lâche); il va là où il est le bienvenu et il reste là où il est bien traité. L’argent fuit l’insécurité, la mauvaise gouvernance, la taxation excessive, la corruption, et l’instabilité en général. Autant de chantiers qui nécessitent bien plus qu’une simple enquête des inspecteurs de l’Office des Changes.